Définition dans Jewish Encyclopedia
Espagne
SPAIN (N'DSDNV X'JDDX
X'JDb*’'X ; al.so tidd.- the plural of which. D'TIDD. was taken as tlie common name for Jews of Spanish origin): Les Juifs vécurent en Espagne dès les temps très anciens, bien que la légende selon laquelle le trésorier de Salomon Adoniram y serait mort, ainsi que l’histoire selon laquelle les Juifs de Tolède, dans une lettre adressée au Sanhédrin de Jérusalem, auraient déclaré s’opposer à la crucifixion de Yéhoshoua (Jésus), ne puissent être crues. Pourtant il est certain que l’apôtre Paul avait l’intention de visiter l’Espagne pour proclamer son nouvel enseignement aux Juifs qui y vivaient, et que Vespasien, et surtout Hadrien, qui était lui-même Espagnol, transportèrent plusieurs prisonniers juifs en Espagne. Plusieurs passages du Talmud et du Midrash (Leviticus Kabbah) qui traitent de X'DDDX se réfèrent sans doute à l’Espagne (Levy, “Neuhehr. Worterb.” i. 128; Kohut, “Aruch Completum,” i. 188) ; et les monnaies juives mises au jour dans l’ancienne Tarragone témoignent d’un établissement ancien des Juifs en Espagne, soit volontaire soit involontaire.
La plus ancienne pierre tombale juive avec une inscription latine découverte en Espagne est celle mise au jour à Adra ; elle est celle d’une jeune fille juive et remonte au troisième siècle (Hübner, “Inscriptiones Hispaniae Latinae,” p. 268, Berlin, 1869 ; Rios, “Hist.” i. 68). Les Juifs se répandirent rapidement sur la péninsule ibérique et furent bien traités sous la souveraineté des Wisigoths ariens : ils vécurent sur un pied d’égalité avec les autres habitants, se livrèrent au commerce et à l’agriculture, et se virent souvent confier des fonctions judiciaires. La première tentative pour troubler les relations amicales existant entre Juifs et chrétiens vint du concile d’Elvire (303-304), qui consistait en dix-neuf évêques et vingt-quatre prêtres, les évêques étant choisis à Cordoue, Séville, Tolède, Saragosse et d’autres villes habitées par des Juifs. Ce concile, sous peine d’excommunication, interdit aux chrétiens de vivre avec les Juifs ou de manger en leur compagnie ; il défendit aussi la bénédiction des produits des champs juifs « afin que la bénédiction ecclésiastique ne paraisse pas vaine et infructueuse. »
La position des Juifs devint encore moins favorable lorsque le roi Reccared (586-589), pour des raisons politiques, abjura la foi arienne devant le troisième concile de Tolède et entra dans l’Église catholique. Afin de consolider les Ariens convertis dans la foi catholique et de gagner le clergé à sa cause, il s’efforça d’empêcher les chrétiens d’avoir des relations avec les Juifs, qui, en tant qu’alliés de ceux opposés à sa conversion, auraient pu se révéler des adversaires dangereux de ses plans religieux. Au concile de Tolède en 589 il rendit un décret portant que les Juifs ne pourraient acquérir ni posséder d’esclaves chrétiens, ni occuper d’emplois publics, ni avoir des relations avec des femmes chrétiennes ; la circoncision d’un esclave ou d’un chrétien était punie par la confiscation des biens. Reccared ne réussit cependant pas à faire appliquer ses lois. Les Ariens, récemment convertis au catholicisme, étaient de véritables alliés des Juifs, qui étaient opprimés comme eux ; et les Juifs furent donc protégés par les évêques ariens et par la noblesse wisigothique indépendante. Les successeurs de Reccared furent, en règle générale, mieux disposés envers les Juifs, le roi Sisebut étant le premier à tenter de faire pleinement appliquer les lois édictées par Reccared. Il ordonna que les Juifs, sous peine de perte de leurs biens, libérassent tous leurs esclaves chrétiens dans un court délai, et qu’à l’avenir ils ne pussent posséder d’esclaves.
Sisebut décréta la première persécution des Juifs en Espagne. Qu’il ait été influencé par l’empereur Héraclius, ou que le clergé l’ait amené à le faire, est inconnu, mais il ordonna que, dans l’espace d’un an, tous les Juifs devaient soit se soumettre au baptême, soit quitter à jamais le royaume wisigoth. Beaucoup de Juifs prirent la fuite ; mais la majorité, plus de 90 000, sauvèrent leurs biens et leurs foyers en embrassant le christianisme, bien qu’au fond d’eux-mêmes ils demeurassent Juifs. À cause de cette conversion forcée, le roi fut vivement critiqué par Isidore de Séville, l’Espagnol le plus érudit de l’époque. Sous le règne de Suintila les fugitifs revinrent dans leur pays et les Juifs baptisés professèrent ouvertement le judaïsme de nouveau. Forcé d’abdiquer son trône, Suintila fut remplacé par Sisenand. Ce dernier fut l’instrument du clergé, et au quatrième concile de Tolède (633) il ordonna que les enfants des Juifs baptisés fussent enlevés à leurs parents et donnés aux chrétiens ou aux monastères pour l’éducation. Il ordonna aussi que tous les Juifs qui avaient été forcés au baptême et qui pratiquaient les cérémonies juives fussent livrés comme esclaves.
Le concile réuni à Tolède par Chintila non seulement conserva toutes les lois antijuives antérieurement promulguées, mais il ordonna qu’aucun Juif ne pourrait rester dans le pays, et que, dorénavant, chaque roi à son avènement jurerait de procéder avec la plus grande sévérité contre tous les Juifs baptisés retombés dans leurs pratiques. Les pseudo-chrétiens présentèrent au roi une déclaration écrite affirmant qu’ils vivraient comme de bons catholiques ; mais sous Chindaswind ils retournèrent ouvertement au judaïsme. Le roi Keceswind fut plus sévère que tous ses prédécesseurs. Il ordonna que les Juifs qui pratiquaient les rites de leur foi fussent décapités, brûlés ou lapidés. Les Juifs de Tolède promirent (tioS) d’observer les règlements de l’Église, y compris celui leur ordonnant de ne pas s’abstenir de manger du porc. Néanmoins, ils continuèrent à observer les fêtes juives et à ignorer les fêtes chrétiennes, si bien que le clergé insista finalement pour qu’ils célébrassent les jours saints chrétiens sous la surveillance des autorités ecclésiastiques.
Les mesures sévères prises par les officiels civils wisigoths ainsi que par les conciles visaient principalement les Juifs « secrets », que le clergé considérait plus dangereux que les Juifs non baptisés ; ces derniers furent donc laissés en paix. Ib wig, cependant, tenta de forcer ces derniers à accepter le baptême, les menaçant de confiscation de leurs biens ou d’expulsion s’ils refusaient ; il prononça les punitions les plus sévères pour la lecture d’écrits anti-chrétiens et pour la pratique du rituel de la circoncision. Toutes les lois antijuives proposées par ce roi furent acceptées par le douzième concile tolédena, présidé par l’archevêque Julian de Tolède, qui avait publié plusieurs écrits contre les Juifs, bien qu’il fût lui-même d’origine juive et gardât un serviteur juif.
Égica, le gendre et successeur d’Erwig, au début de son règne se montra indulgent envers les Juifs. Lorsque, toutefois, ceux-ci s’allièrent aux Arabes, qui menaçaient le royaume (déjà en proie à des troubles intérieurs), le roi confisqua tous leurs biens, et, afin de les rendre inoffensifs pour toujours, déclara tous les Juifs, baptisés ou non, esclaves et les distribua en cadeaux parmi les chrétiens. Les enfants juifs de plus de sept ans furent arrachés à leurs parents et traités de la même manière (fin de 694).
Witiza, le fils d’Égica, est parfois décrit comme un parangon de vertu et parfois comme un véritable démon ; cette dernière description est celle généralement donnée par les écrivains ecclésiastiques. Lucas de Tuy, l’archevêque Rodrigo, Ambrosio de Morales, Juan de Mariana et d’autres historiens espagnols soutiennent que ce roi, pour favoriser des fins hérétiques, abusa des décisions antérieures des conciles, qu’il rappela les Juifs exilés, leur accorda des privilèges, et leur confia même des charges publiques. Que cela soit vrai, ou que, comme il est plus probable, il les opprima comme l’avaient fait ses prédécesseurs, il reste un fait que l’arrivée des Juifs, soit directement soit par l’intermédiaire de leurs coreligionnaires en Afrique, encouragea les musulmans à conquérir l’Espagne et qu’ils les accueillirent comme leurs libérateurs. Après la bataille de Jerez (711), dans laquelle des Juifs combattirent vaillamment sous Kaulaal-Yahudi, et où le dernier roi gothique Rodrigo et ses nobles furent tués, les conquérants Musa et Tarik furent partout victorieux. Les villes conquises Cordoue, Malaga, Grenade, Séville, et Tolède furent placées sous la garde des habitants juifs, qui avaient été armés par les Arabes. Les vainqueurs levèrent les infirmités qui avaient lourdement pesé sur les Juifs, et leur accordèrent la liberté religieuse complète, leur demandant seulement le tribut d’un dinar d’or par tête (Adolf de Castro, “Historia de los Judios en Espana,” pp. 33 et sqq. — Rios, “Hist.” i. 106 et sqq. — G. van Vlooten, “Recherches sur la Domination Arabe,” Amsterdam, 1894).
Une nouvelle ère s’ouvrit alors pour les Juifs de la péninsule des Pyrénées, dont le nombre avait été considérablement augmenté par ceux qui avaient suivi les conquérants arabes, ainsi que par des immigrants ultérieurs d’Afrique. À peine une décennie après la conquête, cependant, beaucoup de Juifs quittèrent leur nouveau pays pour suivre un homme nommé Serenus (Zanora, Zouaria) qui était apparu en Syrie et s’était proclamé Messie (721) ; le gouverneur Anbasa (Ambisa), qui collectait d’énormes sommes pour le fisc, confisqua la propriété des Juifs émigrants à cette fin. Sous les Omeyyades ‘Abd al-Rahman I., dont la grandeur est dite avoir été prédite par un savant juif qui devint son conseiller, un royaume florissant s’établit, dont Cordoue fut le centre. Durant le règne d’‘Abd al-Rahman, les Juifs se consacrèrent au service du califat, à l’étude des sciences, au commerce et à l’industrie, notamment au commerce de la soie et des esclaves, favorisant ainsi la prospérité du pays. Le sud de l’Espagne devint un asile pour les Juifs opprimés d’autres régions. Bodo-Eleazar, un converti au judaïsme, alla à Cordoue, où l’on dit qu’il chercha à gagner des prosélytes pour le judaïsme parmi les chrétiens espagnols ; mais il n’est pas correct d’affirmer que la masse des Juifs espagnols de cette période haïssait les chrétiens et visait à en faire des prosélytes.
Les règnes d’‘Abd al-Rahman I. (appelé Al-Nasir ; 912-961) et de son fils Al-Hakim furent l’âge d’or pour les Juifs espagnols et pour la science juive. Le médecin et ministre de cour d’‘Abd al-Rahman était Hasdai ben Isaac ibn Shaprut, le protecteur de Menahem ben Saruk, Dunash ben Labrat, et d’autres savants et poètes juifs. Sous son pouvoir, le savant Moïse ben Énoch fut nommé rabbin de Cordoue, et par conséquent l’Espagne devint le centre d’étude talmudique, et Cordoue le lieu de rencontre des savants juifs. Après la chute d’Al-Hakim, qui favorisa également les Juifs, une lutte pour le trône éclata entre Sulaiman ibn al-Hakim et Mohammed ibn Hisham. Sulaiman sollicita l’assistance du comte Sanebo de Castille, tandis que Mohammed, par l’intermédiaire de marchands juifs fortunés de Cordoue, obtint l’aide du comte Ramon de Barcelone. Pour cela Sulaiman se vengea cruellement sur les Juifs, les expulsant sans pitié des villes et des campagnes (1013).
Avec l’effondrement des Banu Amir, la puissance de l’État musulman en Espagne prit fin ; le puissant califat de Cordoue fut divisé en douze petits États sous différents émirs. Les Abbadites régnèrent à Séville, les Hammudites à Malaga, les Zayrids à Grenade, les Beni-Hud à Saragosse, et d’autres en Almeria, Tolède, Valence, Niebla, etc. Plusieurs Juifs quittèrent Cordoue pour Malaga, Grenade, Tolède, Murcie et Saragosse.
Parmi ceux qui partirent de Cordoue se trouvait le talmudiste et linguiste Samuel ha-Levi ibn Nagdela (Nagrela), qui alla à Malaga, laquelle, avec les villes de Jaen, Kombnada, etc., appartenait au royaume de Granada, fondé par la tribu berbère des Suabagah. Samuel gagna la faveur du vizir du roi Habus de Grenade ; il le nomma secrétaire privé et le recommanda au roi comme conseiller, et à la mort du vizir le roi fit de Samuel son ministre et le chargea des affaires diplomatiques. Samuel, qui résidait à Grenade, officia aussi comme rabbin et s’intéressa activement aux sciences et à la poésie. Il conserva sa position à la cour sous le fils du roi Habus, Badis, qu’il aida contre son frère aîné Balkin. Samuel resta le protecteur de ses coreligionnaires, qui à Grenade jouissaient de l’égalité civile complète, étant éligibles aux charges publiques et au service militaire.
Une position semblable à celle de Samuel fut occupée, quoique pour une courte durée, par Jekuthiel ibn Hasan à Saragosse. Jekuthiel partagea le sort du fils de Samuel, Abu Husain Joseph ibn Nagdela, qui succéda à son père comme ministre à la mort de celui-ci (1055) ; Abu Husain fut accusé par ses ennemis de trahison après avoir exercé la charge pendant onze ans, et fut crucifié devant la porte de Grenade le 30 déc. 1066. À cette occasion tous les Juifs de Grenade qui n’avaient pas cherché à sauver leur vie par la fuite, au nombre de quinze cents familles, tombèrent victimes de la rage de la populace. Ce fut la première persécution des Juifs sur la Péninsule sous la domination islamique. Tous les Juifs furent contraints de quitter Grenade, plusieurs trouvant un refuge à Lucena. La même année que la persécution de Grenade, le talentueux philosophe Abu al-Fadl ibn Hasdai fut nommé vizir à Saragosse ; il était le fils du poète Joseph ibn Hasdai, qui avait fui Cordoue en 1013, et il occupa la charge de vizir jusqu’à l’avènement d’Abu Amir Yusuf al-Mu‘tamir. Le savant Isaac ibn Albalia, qui avait échappé au massacre de Grenade, fut nommé astronome de Mohammed al-Mu’tamid à Séville, qui fut un protecteur des sciences et de la poésie ; Isaac fut nommé aussi rabbin de toutes les congrégations de cette ville. Au même moment Al-Mu’tamid employa Joseph ibn Migas pour des missions diplomatiques.
Terrifiés par les conquêtes du roi Alphonse VI de Castille, Al-Mu’tamid, sans tenir compte des remontrances de son fils, fit appel à Yusuf ibn Tashfin d’Afrique du Nord. Sous les Almoravides, dans la terrible bataille de Zallaka (oct. 1086), où les Juifs combattirent vaillamment tant dans l’armée chrétienne que dans l’armée maure, Yusuf remporta la victoire et le pouvoir souverain. Les Almoravides, une secte guerrière et religieusement fanatique, devinrent alors les maîtres de l’Espagne méridionale ; ils n’améliorèrent rien au bien-être des Juifs. Yusuf ibn Tashfin chercha à forcer la grande et riche communauté de Lucena à embrasser l’islam. Sous le règne de son fils Ali (1106-1143) la position des Juifs fut plus favorable. Certains furent nommés « mushawirah » (collecteurs et gardiens des impôts royaux). D’autres entrèrent au service de l’État, portant les titres de « vizir » ou « nasi » ; parmi ceux-ci peuvent être cités le poète et médecin Abu Ayyub Solomon ibn al-Mu’allam de Séville, Abraham ibn Meir ibn Kamnial, Abu Isaac ibn Muhajar, et Solomon ibn Farusal (assassiné le 3 mai 1108). Les anciennes communautés de Séville, Grenade, et Cordoue prospérèrent de nouveau.
La puissance des Almoravides fut de courte durée. Un fanatique d’Afrique du Nord, Abdallah ibn Tumart, apparut vers 1113 comme le défenseur des enseignements originels de Mohammed concernant l’unité de Dieu, et devint le fondateur d’un nouveau parti appelé les Almohades, ou Muzmotas ("Shebet Yehudah," p. 3, donne la date correcte comme 4873 [= 1113]). À la mort d’Abdallah, ‘Abd al-Mu’min prit la tête et s’efforça, par l’épée et la lance, d’exterminer les Almoravides en tant qu’ennemis politiques et religieux. En Afrique du Nord il remporta victoire sur victoire. La même année où la Deuxième croisade apporta un nouveau malheur aux Juifs d’Allemagne, ‘Abd al-Mu’min passa en Espagne méridionale afin d’arracher le pays aux Almoravides. Il conquit Cordoue (1148), Séville, Lucena, Moutilla, Aguilar, et Baena, et en l’espace d’un an toute l’Andalousie était aux mains des Almohades. Comme en Afrique, ainsi en Espagne, les Juifs furent forcés d’accepter la foi islamique ; les conquérants confisquèrent leurs biens et s’emparèrent de leurs épouses et enfants, dont beaucoup furent vendus comme esclaves. Les plus célèbres institutions éducatives juives furent fermées, et les belles synagogues furent partout détruites.
Les terribles persécutions des Almohades durèrent dix ans. En raison de ces persécutions, beaucoup de Juifs firent semblant d’embrasser l’islam, mais un grand nombre prirent la fuite vers Castille, dont le souverain tolérant, Alphonse VII, les reçut hospitalièrement, spécialement à Tolède. D’autres trouvèrent refuge dans le nord de l’Espagne et en Provence, où les Kimhis cherchèrent asile. Diverses tentatives des Juifs pour se défendre contre les Almohades furent infructueuses ; l’audacieux Abu Ruiz ibn Dahri de Grenade se distingua particulièrement dans de tels conflits (1163 ; voir “Al-Makkari,” éd. Gayangos, ii. 23). La part prise par les Juifs dans la lutte contre les Almohades ne doit pas être sous-estimée ; la puissance de ces derniers fut brisée à la bataille des Navas de Tolosa le 16 juillet 1212.
Les premiers princes chrétiens, les comtes de Castille et les premiers rois de León, traitèrent les Juifs aussi impitoyablement que les Almohades. Dans leurs opérations contre les Maures, ils n’épargnèrent pas les Juifs, détruisant leurs synagogues et tuant leurs maîtres et savants. Ce ne fut que peu à peu que les souverains vinrent à comprendre qu’entourés d’ennemis puissants, ils ne pouvaient se permettre de dresser les Juifs contre eux. Garcia Fernández, comte de Castille, dans le fuero de Castrojeriz (974), plaça
les Juifs à bien des égards sur un pied d’égalité avec les chrétiens ; et des mesures similaires furent adoptées par le concile de León (1030), présidé par Alphonse V. À León, métropole de l’Espagne chrétienne jusqu’à la conquête de Tolède, de nombreux Juifs possédaient des biens immobiliers et se livraient à l’agriculture et à la viticulture ainsi qu’aux métiers manuels ; et ici, comme dans d’autres villes, ils vécurent en bonnes relations avec la population chrétienne. Le concile de Coyanza (1050) jugea donc nécessaire de raviver l’ancienne loi wisigothique interdisant, sous peine de sanctions ecclésiastiques, aux Juifs et aux chrétiens de vivre ensemble sous le même toit ou de manger ensemble.
Ferdinand I de Castille mit de côté une partie des impôts juifs pour l’usage de l’Église, et même l’assez peu religieux Alphonse VI fit don à l’église de León des taxes payées par les Juifs de Castro. Alphonse VI, le conquérant de Tolède (1085), se montra tolérant et bienveillant envers les Juifs, ce qui lui valut les louanges du pape Alexandre II. Pour attirer les Juifs riches et industrieux loin des Maures, il leur offrit divers privilèges. Dans le fuero de Najera-Segulveda, promulgué et confirmé par lui (1076), il accorda non seulement aux Juifs l’égalité complète avec les chrétiens, mais leur conféra même les droits dont jouissait la noblesse ; ce fuero fut appliqué également dans d’autres villes, comme Tolède (1085), León (1090), Miranda de Ebro (1099), etc. L’exemple donné par Alphonse fut suivi en Aragon et en Navarre, comme en témoignent les fueros de Jaca (1100), Tudela (1115), Belorado (1116), Carcastello (1139), Calatayud (1131), et Daroca (1143). Pour montrer leur gratitude au roi pour les droits qui leur furent accordés, les Juifs se mirent volontiers au service du roi et du pays. Alphonse employa des Juifs pour des missions diplomatiques, comme, par exemple, le savant Amram ben Isaac ibn Shalbib, que le roi envoya avec une délégation à Mohammed al-Mu’ tamid à Séville (1083 ; selon certaines sources, pas avant 1085). Une position importante à la cour d’Alphonse fut probablement occupée par le peu connu Samuel ben Shealtiel ha-Nasi, qui mourut le 16 Elul (37 août 1097), ou par son père, dont la pierre tombale a été récemment découverte à Arevalo (“Boletin Acad. Hist.” xxv. 489 et sq.).
L’armée d’Alphonse comptait 40 000 Juifs, distingués des autres combattants par leurs turbans noir et jaune ; pour cette contingent juif la bataille de Zallaka ne fut engagée qu’après le sabbat qui précédait. Avant la bataille, le roi envoya non seulement aux évêques, mais aussi aux savants juifs et aux astrologues, pour entendre leurs prédictions sur l’avenir (Fernandez y Gonzalez, “Las Mudejares de Castilla,” pp. 41 et sqq.). Le médecin personnel et confident du roi était le Juif Cidelo (Cidelus), qui présenta au roi une pétition des comtes et grands du royaume que ni l’un ni l’autre n’osaient adresser à Sa Majesté. La faveur du roi envers les Juifs, qui devint si prononcée que le pape Grégoire VII le mit en garde de ne pas permettre aux Juifs de gouverner des chrétiens, suscita la haine et l’envie de ces derniers. Après la malheureuse bataille d’Uclés, où l’infante Sancho, avec 30 000 hommes, fut tué, une émeute antijuive éclata à Tolède ; beaucoup de Juifs furent massacrés, et leurs maisons et synagogues furent incendiées (1108). Alphonse prétendait punir les meurtriers et incendiaires, mais il mourut avant d’avoir pu exécuter son intention (juin 1109). Après sa mort, les habitants de Carrión se jetèrent sur les Juifs ; beaucoup furent tués, d’autres emprisonnés, et leurs maisons pillées.
Alphonse VII, qui prit le titre d’empereur de León, Tolède et Saint-Jacques, limita au début de son règne les droits et libertés que son père avait accordés aux Juifs. Il ordonna que ni un Juif ni un converti ne puisse exercer une autorité légale sur des chrétiens, et il rendit les Juifs responsables de la perception des impôts royaux. Bientôt toutefois il devint plus favorable, confirmant aux Juifs tous leurs anciens privilèges et leur en accordant même d’autres, par lesquels ils furent placés sur un pied d’égalité avec les chrétiens. Juda ben Joseph ibn Ezra (Nasi) jouissait d’une influence considérable auprès du roi. Après la conquête de Calatrava (1147), le roi plaça Juda à la tête de la forteresse, puis en fit son chambellan. Juda ben Joseph était si en faveur auprès du roi que celui-ci, à sa demande, admetit dans Tolède les Juifs qui avaient fui les persécutions des Almohades, et leur assigna même des habitations à Falscala (près de Tolède), Fromista, Carrion, Palencia et autres lieux, où de nouvelles congrégations furent bientôt établies. En reconnaissance de ses services fidèles, Juda reçut, un an après la mort d’Alphonse (1157), de son fils Sancho, cinq jougs de terre à Azana (Illescas) pour lui et ses enfants (Fidel Fita, “La Espana Hebrea,” i. 20 et sqq.).
Après le bref règne du roi Sancho III, une guerre éclata entre Ferdinand II de León (qui accorda aux Juifs des privilèges spéciaux) et les rois unis d’Aragon et de Navarre. Des Juifs combattirent dans les deux armées, et après la déclaration de paix ils furent mis en charge des forteresses. Alphonse VIII de Castille (1166-1214), qui monta sur le trône, confia aux Juifs la garde d’Or, Celorigo, et, plus tard, de Mayorga, tandis que Sanche le Sage de Navarre les plaça à la garde d’Estella, Funes, et Murnon. Durant le règne d’Alphonse VIII, les Juifs gagnèrent encore plus d’influence, sans doute aidés par l’amour du roi pour la belle juive Rachel (Fermosa).
