Définition dans Jewish Encyclopedia

Allemagne

GERMANY

Pays d’Europe centrale. La date du premier établissement des Juifs dans les
régions appelées par les Romains « Germania Superior, » « Germania Inferior »
et « Germania Magna, » et qui, dans l’ensemble, sont comprises dans l’actuel
empire allemand, n’est pas connue. Le premier document authentique se
rapportant à une grande et bien organisée communauté juive dans ces régions
date de 321, et se réfère à Cologne sur le Rhin ; il indique que le statut légal
des Juifs y était le même qu’ailleurs dans l’empire romain. Ils jouissaient
pleinement des libertés civiles, n’étant restreints que quant à la diffusion de
leur foi, à la possession d’esclaves chrétiens et à l’exercice d’un office sous le
gouvernement. Mais ils étaient autrement libres de suivre toute occupation
ouverte à leurs concitoyens. Ils furent engagés dans l’agriculture, le commerce et l’industrie, et ne se livrèrent que graduellement au prêt sur gages.
Ces conditions subsistèrent d’abord dans les royaumes germaniques établis
ensuite sous les Burgondes et les Francs, car l’ecclésiasticisme prit ici racine
lentement, et les Juifs vécurent aussi paisiblement avec leurs nouveaux seigneurs germaniques qu’ils l’avaient fait autrefois avec les provinciaux romains. Les souverains mérovingiens, qui succédèrent à l’empire burgonde,
furent également dépourvus de fanatisme, et donnèrent peu d’appui aux efforts
de l’Église pour restreindre le statut civique et social des Juifs.

Charlemagne non plus, qui utilisa volontiers l’Église pour infuser cohérence
aux parties lâchement jointes de son vaste empire, n’était nullement un
instrument aveugle de la loi canonique. Il se servit des Juifs dans la mesure
où cela convenait à sa diplomatie, envoyant, par exemple, un Juif comme
interprète et guide avec son ambassade à Harun al-Rashid. Pourtant un
déroulement graduel se produisit dans la vie des Juifs. À la différence des
Allemands, qui pouvaient être appelés à prendre les armes à tout moment en
ces temps troublés, les Juifs étaient exemptés du service militaire ; d’où le
commerce et les échanges furent presque entièrement entre leurs mains, et
ils obtinrent le monopole rémunérateur du prêt parce que l’Église défendait
aux chrétiens de prendre usure. Ce décret fit que les Juifs furent partout
recherchés autant qu’évit és, car leur capital était indispensable tandis que
leurs affaires étaient vues comme peu honorables. Cette curieuse combinaison
des circonstances accrut leur influence. Ils circulaient librement dans le
pays, s’installant aussi dans les parties orientales. Outre Cologne, les premières communautés semblent avoir été établies à Worms et Mayence.

Le statut des Juifs resta inchangé sous le faible successeur de Charlemagne,
Ludovic le Pieux. Ils n’étaient pas restreints dans leur commerce, se contentant de verser au trésor de l’État un impôt quelque peu plus élevé que
les chrétiens. Un officier spécial, le “Judenmeister,” fut nommé par le gouvernement pour protéger leurs privilèges. Les Carolingiens ultérieurs,
en revanche, cédèrent de plus en plus aux demandes de l’Église. Les évêques,
qui ressassaient continuellement aux synodes les décrets antisémites de la
loi canonique, finirent par amener le peuple ignorant et superstitieux à la
haine des infidèles. Ce sentiment, parmi princes et peuple, fut encore
stimulé par les attaques contre l’égalité civique des Juifs. À partir du xe siècle,
la Semaine sainte devint de plus en plus une période de persécution pour eux.
Pourtant les empereurs saxons ne traitèrent pas mal les Juifs, leur exigeant
seulement les impôts prélevés sur tous les autres marchands. Bien qu’ils fussent aussi ignorants que leurs contemporains en ce qui concerne les études
laïques, ils savaient lire et comprendre les prières en hébreu et la Bible dans
le texte original. Les études halakhiques commencèrent à prospérer vers l’an
1000. À cette époque R. Gershom b. Judali enseignait à Spire et à Mayence,
réunissant autour de lui des élèves de loin et de près. Il est décrit comme un
modèle de sagesse, d’humilité et de piété, et loué par tous comme une « lampe
de l’Exil » (n^5ljn UND). Il stimula d’abord les Juifs allemands à étudier les
trésors de leur littérature nationale. Cette étude continue de la Torah et du
Talmud produisit une telle dévotion à leur foi que les Juifs considéraient la
vie sans leur religion indigne d’être vécue ; mais ils ne prirent pleinement
conscience de cela qu’au temps des Croisades, lorsqu’ils furent souvent
contraints de choisir entre la vie et la foi.

L’excitation sauvage à laquelle les Allemands avaient été conduits par des
exhortations à prendre la croix éclata d’abord contre les Juifs, les représentants les plus proches d’une foi que l’on exécretait. Des communautés entières,
comme celles de Trèves, Spire, Worms, Mayence et Cologne, furent massacrées, sauf là où les meurtriers furent précédés par l’autodestruction délibérée
des victimes envisagées. On raconte qu’environ 12 000 Juifs périrent dans les
villes rhénanes seulement entre mai et juillet 1096 (voir Croisades). Ces
éclats de passion populaire pendant les Croisades influencèrent le statut futur
des Juifs. Pour apaiser leur conscience, les chrétiens portaie nt des accusations contre les Juifs afin de prouver qu’ils avaient mérité leur sort ; des
délits imputés, tels que la profanation de l’hostie, le meurtre rituel, l’empoisonnement des puits et la trahison, firent périr des centaines au bûcher et
jetèrent des milliers dans l’exil. Ils furent accusés d’avoir provoqué les
incursions des Mongols, bien qu’ils aient souffert autant que les chrétiens
de ces hordes sauvages. Quand la Peste noire balaya l’Europe en 1348-49,
les Juifs furent accusés d’empoisonnement des puits, et un massacre général
commença dans les provinces germaniques et contiguës (voir Peste noire).

Néanmoins le statut légal et civique des Juifs subissait une transformation.
Ils trouvèrent une certaine protection auprès de l’empereur du Saint-Empire
Romain, qui revendiquait le droit de possession et de protection de tous les
Juifs de l’empire en vertu d’être le successeur de l’empereur Titus, qui aurait
acquis les Juifs comme sa propriété privée. Les empereurs allemands revendiquèrent ce droit de possession plutôt pour la perception d’impôts sur les
Juifs que pour leur protection. Ludovic de Bavière fit preuve d’un bonheur
particulier à inventer de nouveaux impôts. En 1342 il institua le « denier sacrificiel d’or, » et décréta que chaque année tous les Juifs devaient payer à
l’empereur un kreutzer pour chaque gulden de leur patrimoine en plus des
impôts qu’ils payaient à l’État et aux autorités municipales.

Les empereurs de la maison de Luxembourg imaginèrent encore d’autres
moyens de taxation. Ils transformèrent leurs prérogatives à l’égard des
Juifs en source de recette en vendant à prix élevé aux princes et aux villes
libres de l’empire le précieux privilège de taxer et d’amender les Juifs. Lors
de la réorganisation de l’empire en 1356, Charles IV, par la « Bulle d’or, » remit ce privilège aux sept électeurs de l’empire. Dès lors, les Juifs d’Allemagne
passèrent progressivement, en nombre croissant, de l’autorité de l’empereur
à celle des souverains inférieurs et des villes. Pour les besoins de revenus
cruciaux, les Juifs furent alors invités, avec la promesse d’une protection
pleine, à revenir dans les districts et villes d’où ils avaient récemment été
cruellement expulsés ; mais dès qu’ils avaient acquis quelque propriété ils
étaient de nouveau pillés et chassés. Ces épisodes constituèrent dès lors
l’histoire des Juifs d’Allemagne. L’empereur Wenceslas fut particulièrement
habile à transférer dans ses propres caisses l’or tiré des poches de Juifs
riches. Il conclut des ententes avec de nombreuses villes, domaines et princes
par lesquelles il annulait toutes les dettes en souffrance envers les Juifs en
contrepartie d’une certaine somme payée à lui, ajoutant que quiconque aiderait néanmoins les Juifs à recouvrer leurs dettes serait traité comme un
voleur et perturbateur de la paix, et forcé de faire restitution. Ce décret,
qui pendant des années nuisit au crédit public, appauvrît des milliers de
familles juives à la fin du xiv e siècle.

Le xve siècle n’apporta guère d’amélioration. Ce qui s’était passé au temps
des Croisades se reproduisit. La guerre contre les hussites devint le signal
pour le massacre des infidèles. Les Juifs d’Autriche, de Bohême, de Moravie
et de Silésie endurèrent toutes les terreurs de la mort, du baptême forcé, ou
de l’immolation volontaire pour la foi. Quand les hussites firent la paix avec
l’Église, le pape envoya le moine franciscain Capistrano ramener les renégats
dans le bercail et les inspirer d’un dégoût pour l’hérésie et l’incroyance ; quarante et un martyrs furent brûlés à Breslau seulement, et tous les Juifs furent
à jamais bannis de la Silésie. Le moine franciscain Bernhardinus infligea un
sort semblable aux communautés du sud et de l’ouest de l’Allemagne. Par
conséquence des aveux fictifs extorqués sous la torture aux Juifs de Trente,
la populace de nombreuses villes, surtout de Ratisbonne, se jeta sur les
Juifs et les massacra.

La fin du xve siècle, qui ouvrit une nouvelle époque pour le monde chrétien,
ne porta aucun soulagement pour les Juifs. Ils demeurèrent victimes d’une
haine religieuse qui leur attribuait tous les maux possibles. Lorsque l’Église
établie, menacée dans son pouvoir spirituel en Allemagne et ailleurs, se prépara à son affrontement avec la culture de la Renaissance, l’un de ses points
d’attaque les plus commodes fut la littérature rabbinique. À cette époque, comme auparavant en France, des convertis juifs répandirent de faux récits
au sujet du Talmud. Mais un défenseur du livre surgit en la personne de John
Reuchlin, l’humaniste allemand, qui fut le premier en Allemagne à inclure la
langue hébraïque parmi les humanités. Son opinion, bien qu’âprement attaquée par les Dominicains et leurs partisans, finit par prévaloir lorsque le pape
humaniste Léon X permit l’impression du Talmud en Italie.

Le sentiment contre les Juifs eux-mêmes, toutefois, resta le même. Pendant
les xvie et xvii e siècles ils furent encore soumis à la volonté des princes et des
villes libres, tant dans les pays catholiques que protestants ; et les empereurs
allemands n’étaient pas toujours capables de les protéger, même quand ils
voulaient le faire, comme l’chevauresque empereur Maximilien I. ; ils ne purent empêcher les accusations de meurtre rituel et de profanation de l’hostie. Les controverses religieuses sans fin qui déchirèrent l’empire et menèrent
finalement à la guerre de Trente Ans aggravèrent encore la situation des Juifs,
qui furent la proie de chaque parti à son tour. Les empereurs expulsèrent
parfois leurs « Kammerknechte » de leurs terres de la couronne, bien qu’ils
assumassent encore la charge de protecteur. Ferdinand I expulsa les Juifs de
Basse-Autriche et de Gorz, et eût accompli son vœu d’en bannir aussi de
Bohême si le noble Mordecai Zemah Cohen de Prague n’avait obtenu du pape
l’absolution de l’empereur à cet égard.

L’empereur Léopold I les expulsa en 1670 de Vienne et de l’archiduché
d’Autriche, malgré leurs droits acquis et l’intercession de princes et
d’écclésiastiques ; les exilés furent reçus en Brandebourg. Le "Grand
Électeur," Frédéric-Guillaume (1620-88), décidant de tolérer impartialement
toutes les croyances religieuses, protégea ses nouveaux sujets contre l’oppression et la calomnie. Malgré les restrictions civiles et religieuses auxquelles
ils furent soumis même là, les Juifs de cette communauté prospère parvinrent graduellement à une vue plus large, bien que leur éducation unilatérale,
résultat de siècles d’oppression, les séparât encore entièrement de la culture européenne et les tint en servitude intellectuelle.

Heureusement, les Juifs avaient conservé leur piété, leur moralité et leur
activité intellectuelle. Ils se consacraient à l’étude de la Halakha. En
l’onzième siècle les élèves de R. Gershom avaient été les maîtres de Rashi,
et ses excellents commentaires sur la Bible et le Talmud tracèrent de nouvelles voies pour l’apprentissage. Les Juifs allemands contribuèrent beaucoup à
la diffusion et à l’achèvement de ces commentaires. À partir du xii e siècle
ils travaillèrent indépendamment, particulièrement dans les domaines de la
Haggadah et de l’éthique. Le "Yalkut" de R. Simon ha-Darshan (c. 1150), le
"Livre des Pieux" de R. Judah ha-Hasid de Ratisbonne (c. 1200), le "Salve-Mixer"
(Rokeah) de R. Eleasar de Worms (c. 1200), la collection halakhique "Or
Zaru'a" de R. Isaac de Vienne (c. 1250), les responsa de R. Meïr de Rothenburg
(d. 1293), sont des monuments durables de l’industrie juive allemande. Même
les horreurs de la Peste noire ne purent complètement détruire cette activité
littéraire. Une érudition profonde et étendue fut moins commune après la
moitié du xiv e siècle, ce qui conduisit à l’institution d’autoriser seulement
ceux qui pouvaient produire une autorisation écrite d’enseigner ("hattarat
hora’ah") délivrée par un maître reconnu à devenir rabbins. À cette période
de déclin appartiennent aussi un certain nombre de grandes collections de
responsa et de commentaires utiles sur des ouvrages halakhiques antérieurs.
Les coutumes et ordonnances relatives à la forme et à l’ordre du culte furent
surtout étudiées à cette époque, et furent définitivement fixées pour le rituel
des synagogues de l’Allemagne occidentale et orientale par Jacob Mölin
(Maharil) et Isaac Tyrnau. Comme il était difficile de produire de nouveaux
ouvrages dans le domaine de la Halakha, et comme l’étude aride de sujets usés
n’offrait plus de satisfaction, les savants cherchèrent un soulagement dans
les interprétations fantastiques et les traditions subtiles incorporées dans la
Kabbale. Une nouvelle vision ascétique de la vie apparut, qui trouva une
expression littéraire dans le "Shene Luhot ha-Berit" de R. Isaiah Horovitz de
Francfort-sur-le-Main (d. 1626), et qui séduisit particulièrement les Juifs
allemands pieux. La fin et le but de l’existence furent désormais cherchés dans
l’aspiration de l’âme vers sa source, combinée à l’effort de saturer la vie terrestre de l’esprit d’Elohîm. Par une attitude continue de révérence envers Elohîm,
par des pensées et des actions élevées, le Juif devait s’élever au-dessus des
affaires ordinaires du jour et devenir un membre digne du royaume de Dieu.
Chaque acte de sa vie devait lui rappeler ses devoirs religieux et l’inciter à
la contemplation mystique.

Les oppressions dont souffraient les Juifs favorisèrent cette conception austère de la vie. Ils vivaient dans la crainte dans leurs rues juives, subsistant
de ce qu’ils pouvaient gagner comme colporteurs et comme négociants en vieux
evénements. Coupés de toute participation à la vie communale et municipale,
ils durent chercher, dans leur foyer, une compensation à ce qui leur était
refusé à l’extérieur. Leur vie familiale était pure et intime, embellie par la
foi, l’industrie et la tempérance. Ils étaient loyaux envers leur communauté.
En conséquence de leur complète ségrégation de leurs concitoyens chrétiens,
la langue allemande du ghetto fut de plus en plus truffée d’hebraïsmes, et
aussi d’éléments slaves depuis le xvii e siècle, lorsque les atrocités de
Chmielnicki et de ses Tatars repoussèrent les Juifs polonais vers l’ouest de
l’Allemagne. Comme le peuple ne comprenait que les livres écrits dans ce
dialecte particulier et imprimés en caractères hébraïques, une littérature
volumineuse d’ouvrages édifiants, dévotionnels et de belle-lettres jaillit en judéo-allemand pour satisfaire les besoins de ces lecteurs. Bien que cette
production fût unilatérale, présupposant presque aucune connaissance profane,
son importance dans l’histoire de la culture juive ne doit pas être sous-estimée. L’étude de la Bible, du Talmud et des œuvres légales halakhiques, avec
leurs commentaire s volumineux, préserva la plasticité de l’esprit juif, jusqu’à
ce qu’un nouveau Moïse vienne conduire ses coreligionnaires hors de la servitude intellectuelle vers la culture moderne.

De Moses Mendelssohn à nos jours (1750-1900) : Moses Mendelssohn repéra avec une véritable perspicacité le point de départ de la régénération de la vie juive. Le Moyen Âge, qui n'avait pu enlever aux Juifs ni leur foi ni leurs divers dons intellectuels, les avait cependant privés du principal moyen (à savoir la langue vulgaire) de comprendre les travaux intellectuels des autres. Le fossé qui, par suite, les séparait de leurs concitoyens instruits fut comblé par la traduction de la Torah en allemand par Mendelssohn. Ce livre devint le manuel des Juifs allemands, leur apprenant à écrire et à parler la langue allemande, et les préparant à participer à la culture allemande et aux sciences profanes. Mendelssohn vécut pour voir les premiers fruits de ses efforts. En 1778, son ami David Friedländer fonda l'école juive gratuite de Berlin, la première institution d'enseignement juif en Allemagne où toute l'instruction, tant en Écriture qu'en sciences générales, se faisait uniquement en allemand. Des écoles similaires furent fondées plus tard à Breslau (1792), Seesen (1801), Francfort-sur-le-Main (1804), Wolfenbüttel (1807), Brody et Tarnopol (1815). En 1783, la revue “Der Samuiler” parut dans le but de fournir des informations générales aux adultes et de leur permettre de s'exprimer en allemand pur et harmonieux.

Un enthousiasme juvénile pour de nouveaux idéaux régnait alors sur le monde civilisé tout entier ; toutes les religions furent reconnues également dignes de respect, et les défenseurs de la liberté politique entreprirent de rendre aux Juifs leurs pleins droits d'hommes et de citoyens. L'empereur allemand humanitaire Joseph II fut le plus en avant dans l'adhésion à ces nouveaux idéaux. Dès 1782 il promulgua le « Patent de tolérance pour les Juifs de Basse-Autriche », établissant ainsi l'égalité civique de ses sujets juifs. La Prusse conféra la citoyenneté aux Juifs prussiens en 1812, bien que cela n'ait nullement inclus l'égalité complète avec les autres citoyens. Les décrets fédéraux allemands de 1815 n'offraient que la perspective de l'égalité complète ; mais elle ne fut pas réalisée à cette époque, et même les promesses qui avaient été faites furent modifiées. En Autriche, de nombreuses lois restreignant le commerce et l'activité des sujets juifs restèrent en vigueur jusqu'au milieu du siècle dernier, en dépit du brevet de tolérance. Certaines provinces de la Couronne, comme la Styrie et la Haute-Autriche, interdisaient l'installation de Juifs sur leur territoire ; en Bohême, Moravie et Silésie, de nombreuses villes leur étaient fermées. Ils étaient, en outre, accablés de lourdes taxes et impositions.

En Prusse aussi, le gouvernement modifia sensiblement les promesses faites dans la fatale année 1813. La réglementation uniforme promise des affaires juives fut maintes fois différée. Dans la période comprise entre 1815 et 1847 il y eut pas moins de vingt et une lois territoriales sur les Juifs dans les huit provinces de l'État prussien, dont chacune devait être observée par une partie des Juifs. À cette époque il n'y avait aucun fonctionnaire autorisé à parler au nom de tous les Juifs allemands. Néanmoins, quelques hommes courageux se présentèrent pour défendre leur cause, parmi lesquels le plus en vue fut Gabriel Riesser, un avocat juif de Hambourg (d. 1863), qui exigea l'égalité civique complète pour sa race auprès des princes et peuples allemands. Il souleva l'opinion publique à tel point que cette égalité fut accordée en Prusse le 6 avril 1848 ; à Hanovre et Nassau respectivement le 5 septembre et le 12 décembre de la même année. En Wurtemberg l'égalité fut concédée le 3 décembre 1861 ; dans le Bade le 4 octobre 1862 ; en Holstein le 14 juillet 1863 ; en Saxe le 3 décembre 1868. Après l'établissement de la Confédération de l'Allemagne du Nord par la loi du 3 juillet 1869, toutes les restrictions existantes imposées aux fidèles de différentes religions furent abolies ; ce décret fut étendu à toutes les provinces de l'Empire allemand après les événements de 1870.

Le développement intellectuel des Juifs suivit le rythme de leur émancipation civique. Reconnaissant que la poursuite de la culture moderne n'assurerait pas immédiatement le statut civique désiré, leurs dirigeants s'attachèrent à réveiller la conscience juive en appliquant les méthodes de la science moderne à l'étude des sources juives, et à stimuler la jeune génération en la familiarisant avec les trésors intellectuels de leurs ancêtres accumulés pendant des milliers d'années ; et en même temps ils cherchèrent à réhabiliter le judaïsme aux yeux du monde. Le chef de ce nouveau mouvement et le fondateur de la science juive moderne fut Leopold Zunz (1794-1886), qui unissait une vaste érudition générale à une connaissance approfondie de toute la littérature juive, et qui, avec son contemporain Solomon Judah Loeb Rapoport de Galicie (1790-1867), éveilla particulièrement leurs coreligionnaires en Allemagne, en Autriche et en Italie. Les savants allemands qui coopérèrent aux travaux de ces deux hommes peuvent être notés ici. H. Arnheim rédigea un manuel savant de la langue hébraïque ; Julius Fürst et David Cassel compilèrent des dictionnaires hébraïques ; Fürst et Bernhard Beer compilèrent des concordances pour l'ensemble de la Bible ; Adolf Heidenheimer et S. Bär éditèrent des textes massorétiques corrects de la Bible, et S. Frensdorff soumit l'histoire de la Massorah à une enquête entièrement scientifique ; la Bible fut traduite en allemand sous la direction de Zunz et Salomon ; Ludwig Philippson, Solomon Hirscheimer et Julius Fürst écrivirent des commentaires bibliques complets ; H. Grätz et S. R. Hirsch s'occupèrent de certains livres bibliques ; Zacharias Frankel et Abraham Geiger étudièrent les traductions araméennes et grecques. La loi traditionnelle ne fut pas négligée non plus. Jacob Levy compila des ouvrages lexicographiques sur le Talmud et les Midrashim. Michael Sachs et Joseph Perles étudièrent les éléments étrangers trouvés dans la langue du Talmud. De nombreuses éditions, et pour la plupart excellentes, des midrashim halakhiques et haggadiques furent publiées — par exemple l'édition de la Tosefta par Zuckermandel et l'édition du Midrash Rabbah sur la Genèse par Theodor. Zacharias Frankel écrivit une introduction à la Michna et au Talmud de Jérusalem, et David Hoffmann et Israel Lewy étudièrent l'origine et le développement de la Halakha.

La littérature religio-philosophique fut également cultivée assidûment, et les textes arabes originaux des philosophes religieux juifs furent rendus accessibles. H. Landauer publia les œuvres de Saadia, et H. Hirschfeld les œuvres de Juda ha-Levi. M. Joel et I. Guttmann étudièrent les travaux des penseurs juifs et leur influence sur le développement général de la philosophie, tandis que S. Hirsch tenta de développer la philosophie de la religion selon les lignes tracées par Hegel, et que Solomon Steinheim proposa une nouvelle théorie de la révélation conformément au système de la Synagogue.

Le vaste domaine de l'histoire juive fut cultivé encore plus ardemment — par I. M. Jost, David Cassel, L. Landshuth, L. Herzfeld, A. Berliner, et, surtout, H. Grätz. Sa grande œuvre en douze volumes, couvrant les 3 000 ans d'histoire juive jusqu'aux temps récents, est considérée comme le produit le plus brillant de l'érudition juive moderne. Moritz Steinschneider a écrit une histoire de la littérature juive, et a publié des catalogues des collections les plus fameuses de manuscrits et de livres hébraïques, tandis que des époques isolées de l'histoire et de la littérature juives ont été traitées par de nombreux chercheurs.

L'émancipation des Juifs et la reflorescence de la science juive conduisirent à une réorganisation de leurs institutions en vue de transmettre intactes aux nouvelles générations les anciennes traditions. Les opinions divergeaient largement quant aux meilleures méthodes pour atteindre cet objectif. Tandis que Geiger et Holdheim étaient prêts à rencontrer l'esprit moderne du libéralisme, Samson Raphael Hirsch défendait les coutumes transmises par les pères. Et comme aucune de ces deux tendances n'était suivie par la masse des fidèles, Zacharias Frankel initia un mouvement réformiste modéré sur une base historique, en accord avec lequel les grandes communautés allemandes réorganisèrent leur culte public en réduisant les additions paytiques médiévales aux prières, en introduisant le chant de la congrégation et des sermons réguliers, et en exigeant des rabbins formés scientifiquement.

Il était plus facile de s'accorder sur les moyens de former les enfants au culte réformé et d'éveiller l'intérêt des adultes pour les affaires juives en général. Les écoles religieuses furent le fruit du désir d'ajouter un enseignement religieux à l'éducation séculière des enfants juifs prescrite par l'État. À mesure que les écoles talmudiques, encore existantes en Allemagne dans le premier tiers du xixe siècle, furent progressivement délaissées, des séminaires rabbinique furent fondés, où l'enseignement talmudique suivait les méthodes introduites par Zacharias Frankel au Séminaire théologique juif ouvert à Breslau en 1854. Depuis lors une attention particulière a été accordée à la littérature religieuse. Des manuels sur la religion et sur l'histoire biblique et juive, ainsi que des aides à la traduction et à l'explication de la Bible et des livres de prières, furent compilés pour répondre aux exigences de la pédagogie moderne. L'oratoire du chœur commença à prospérer comme jamais auparavant, parmi les grands prédicateurs allemands se distinguant M. Sachs et M. Joel. La musique synagogale ne fut pas non plus négligée, Levandowsky contribuant tout particulièrement à son développement.

Les institutions publiques des communautés juives complètent le travail des enseignants et des dirigeants, et promeuvent la solidarité juive. Tel est l'objet primaire de la presse juive, créée par Ludwig Philippson. En 1837 il fonda l'Allgemeine Zeitung des Judenthums, qui fut suivie par un certain nombre de périodiques similaires. Ils ont réussi à préserver une certaine unité d'opinion et de conviction religieuses parmi les Juifs, avec le résultat gratifiant d'une unité d'action pour le bien commun. Des sociétés pour la culture de la littérature juive furent fondées, ainsi que des associations d'enseignants, de rabbins et de dirigeants de congrégations.

Voir aussi les articles séparés sur les différents royaumes et villes d'Allemagne.

E. c. M. Br.

Voir la fiche concept
Source

The Jewish Encyclopedia, Funk & Wagnalls (1901-1906), domaine public aux États-Unis ; sélection partielle, traduction française et réadaptation éditoriale À l'ombre du figuier, d'après les scans Internet Archive.