Définition dans McClintock & Strong
Pierre Abélard
Abelard, Pierre [or Abaelard, Abaillard, Abelhardus]
Abelard, Pierre [or Abaelard, Abaillard, Abelhardus]
né au Pallet, ou Palais, près de Nantes, en 1079, fut un esprit d'une subtilité extrême, et le père de la théologie dite scolastique. À bien des égards il fut en avance sur son siècle. Après une éducation très soignée, il passa une partie de sa jeunesse dans l'armée, puis se consacra à l'étude de la théologie — et eut pour maître en logique, à l'âge de treize ans, le célèbre Roscelin de Compiègne. Il quitta Palais avant d'avoir vingt ans, et alla à Paris, où il devint élève de Guillaume de Champeaux, professeur de logique et de philosophie d'une haute réputation. D'abord disciple favori, Abelard devint peu à peu le rival, puis enfin l'antagoniste de Champeaux. Pour échapper à la persécution de son ancien maître, Abelard, à l'âge de vingt-deux ans, alla à Melun et s'y établit comme professeur, avec grand succès. De là il se transporta à Corbeil, où ses travaux semblent avoir nui à sa santé ; et il chercha repos et rétablissement en retournant à Palais, où il demeura quelques années, puis revint à Paris. La controverse se renouvela alors, et continua jusqu'à ce que les disciples de Champeaux l'abandonnassent et qu'il se retirât dans un monastère. Abelard, après avoir rendu visite à sa mère à Palais, trouva, à son retour à Paris en 1113, que Champeaux avait été fait évêque de Châlons-sur-Marne. Il commença alors l'étude de la divinité sous Anselme à Laon. Là encore l'élève devint le rival du maître, et Anselme finit par le faire expulser de Laon ; il rentra alors à Paris et y établit une école de théologie, qui eut une fréquentation encore plus nombreuse que ses écoles précédentes. Guizot dit : « Dans cette célèbre école furent formés un pape (Célestin II), dix-neuf cardinaux, plus de cinquante évêques et archevêques, Français, Anglais et Allemands ; et un nombre beaucoup plus grand d'hommes avec lesquels les papes, évêques et cardinaux eurent souvent à lutter, tels qu'Arnold de Brescia, et beaucoup d'autres. Le nombre des élèves qui, à cette époque, se réunissaient autour d'Abelard a été estimé à plus de 5000. » Abelard avait environ trente-cinq ans lorsqu'il fit la connaissance d'Héloïse, nièce de Fulbert, doyen du chapitre de la cathédrale de Paris. Elle avait probablement moins de vingt ans. Il eut avec elle une liaison secrète et illicite, dont naquit un fils nommé Pierre Astrolabe. Peu après Abelard épousa Héloïse ; mais le mariage fut gardé secret et, sur le conseil d'Abelard, Héloïse se retira au couvent d'Argenteuil, près de Paris, où elle avait été élevée enfant. Les parents d'Héloïse, furieux et croyant qu'Abelard leur avait joué un tour, se vengèrent en lui infligeant les blessures personnelles les plus sévères. Il prit alors, âgé de quarante ans, les vœux monastiques à Saint-Denis, et persuada Héloïse d'en faire autant à Argenteuil. Dès lors il se consacra à l'étude de la théologie, et publia bientôt son ouvrage Introductio ad Theologiam, dans lequel il traitait de la Trinité d'une manière si subtile qu'on l'accusa ouvertement d'hérésie. Sur cette accusation il fut cité à comparaître devant un concile tenu à Soissons, en 1121, par le légat du pape, où, bien qu'il ne fût condamné d'aucune erreur, et qu'aucun examen n'eût été fait du fond de l'affaire, il fut contraint de brûler son livre de ses propres mains. Après une brève détention à l'abbaye de Saint-Médard, il retourna dans son monastère, où il se querella avec son abbé Adam et les autres moines (principalement parce qu'il fut un critique trop sévère pour admettre que Denis, le saint patron de la France, fût identique à l'Aréopagite du même nom mentionné dans les Actes), et se retira dans une solitude près de Nogent-sur-Seine, dans le diocèse de Troyes, où, avec le consentement de l'évêque Hatto, il construisit un oratoire au nom de la Très Sainte Trinité, qu'il appela Paraclet, et y demeura avec un autre clerc et ses élèves, qui bientôt se rassemblèrent de nouveau autour de lui. Ses auditeurs furent à diverses époques comptés par milliers. Appelé de son retrait (apr. J.-C. 1125) par les moines de Saint-Gildas, en Bretagne, qui l'avaient élu abbé, il demeura quelque temps avec eux, mais fut enfin obligé de fuir le monastère (vers 1134) pour échapper à leurs desseins malveillants contre sa vie, et prit demeure près du Paraclet, où Héloïse et ses religieuses étaient alors établies. Vers l'an 1140 la vieille accusation d'hérésie fut renouvelée contre lui, et par nul moins que le célèbre Bernard de Clairvaux, qui fut son adversaire au concile de Sens cette année-là. Abelard, voyant qu'il ne pouvait attendre une défense équitable, fit appel à Rome et se mit immédiatement en route pour s'y rendre. Cependant, sur sa route, en passant par Cluny, il fut reçu aimablement par l'abbé Pierre le Vénérable, grâce à qui il fut réconcilié avec Bernard, et il résolut finalement de passer le reste de ses jours à Cluny. Il mourut le 21 avril 1142, âgé de soixante-trois ans, au monastère de Saint-Marcel, où il avait été envoyé pour sa santé.
Comme Bernard représentait l'autorité ecclésiastique en cet âge, Abelard fut le type de la nouvelle école de la libre enquête et de l'usage de la raison en théologie. Sa philosophie fut surtout, sinon entièrement, dialectique. Dans la controverse entre les réalistes et les nominalistes il ne peut se ranger entièrement dans aucune des deux catégories ; sa position est intermédiaire et correspond au terme moderne de conceptalisme. En théologie il professait adhérer aux doctrines de l'Église, et citait Augustin, Jérôme et les Pères en général comme autorités ; mais il soutenait en même temps qu'il appartenait à la raison de développer et de défendre les doctrines elles-mêmes.
« À la prière de ses auditeurs il publia son Introductio ad Theologiam ; mais, conformément au point de vue de la science théologique en cet âge, l'idée de Theologia était circonscrite et n'embrassait que la Dogmatique. L'ouvrage fut à l'origine, et resta, un simple fragment des doctrines de la religion. Il s'accorde en cela avec les principes d'Anselme en affirmant que l'Intellectus ne peut que développer ce qui est donné dans la Fides ; mais il diffère sur la manière dont la Foi est produite ; et il ne reconnaît pas aussi promptement les limites de la spéculation, et, sur certains points, il dépasse la croyance doctrinale de l'Église ; pourtant la tendance de l'élément rationnel qui en est la base, et sa méthode d'application, sont différentes. Le premier était freiné dans son développement logique par les bornes que lui imposait le Credo de l'Église ; beaucoup de choses sont aussi jetées au passage. L'œuvre non seulement produisit une sensation prodigieuse, mais montra aussi des traces d'une hostilité antérieure. » Il traita la doctrine de la Trinité (dans sa Theologia Christianna) très hardiment, supposant « l'unité dans l'Être Divin, avec diversité dans ses relations (relationum diversitas), dans lesquelles consistent les Personnes divines. » Il affirme aussi une cognition de Elohîm (comme l'Être le plus parfait et absolument indépendant) par le moyen de la raison, cognition qu'il attribue aux philosophes païens, sans rien retrancher à l'incompréhensibilité de Elohîm. Il s'efforça également d'expliquer (dans son Ethica), sur des principes philosophiques, les principales conceptions de la morale théologique, comme, par exemple, les notions de vice et de vertu. Il les fit toutes deux consister dans la résolution mentale, ou dans l'intention ; et soutint, contre la conviction morale de son âge, qu'aucun plaisir naturel ou désir sensuel n'est en soi de l'ordre du péché. Il trouva la preuve de la moralité des actions dans l'état d'esprit et les maximes selon lesquelles ces actions sont entreprises. » Une vue assez claire de la théologie d'Abelard est donnée par Neander, Hist. of Christian Dogmas, 478 sq. (trad. par Ryland, Lond. 1858, 2 vols.). Abelard ne fonda pas d'école au sens propre du terme ; les résultats de ses travaux furent plus critiques et destructeurs que positifs. Les scolastiques postérieurs lui doivent cependant beaucoup, surtout quant à la forme et à la méthode. Ses écrits sont les suivants : Epistolae ad Heloisiam, 4 ; Epistolae alie al diversos ; Historia Calamitatum suarum. Apologia ;
Expositio Orationis Dominicae ; Expositio in Symbolum Apostolorum ; Expositio in Symbolum Athanasii ; Solutiones Problematum Heloisae ; Adversus Haereses liber ; Commentariorum in Epistolam ad Romanos, libri 5 ; Sermones 32 ; Ad Heloisam ejusque Virgines Paracletenses ; Introductio ad Theologiam, libri 3 ; Epitome Theologiae Christianae.
La philosophie et la théologie d'Abelard ont récemment été remises en lumière ; en fait, les moyens d'en étudier pleinement les œuvres n'ont été fournis que tardivement par les publications suivantes, à savoir : Abaelardi Epitome Theologiae Christianae, nunc primum edidit F. H. Rheinwald (Berlin, 1835) ; l'édition par Cousin de ses Ouvrages inédits (Paris, 1836, 4to) ; la remarquable Vie d'Abelard, par C. Remusat (Paris, 1845, 2 vols.) ; et P. Abaelardi Sic et Non, primum ed. Henke et Lindenkohl (Marbourg, 1851, 8vo). L'édition prétendument complète de ses œuvres par Amboise (Paris, 1616, 4to) ne contient pas le Sic et Non. L'édition de Migne (Patrologiae, tom. 178) est expurgée de certaines tendances anti-papales. Une édition fut commencée en 1849 par MM. Cousin, Jourdain et Despois, mais seulement deux vols., 4to, parurent. Voir Berington, History and Letters of Abelard and Heloise (Lond. 1784, 4to) ; Neander, Ch. Hist. 4:373 ; Meth. Quart. Review, articles Instauratio Nova, juillet et oct. 1853 ; Bohringer, Kircheng. in Biog. vol. 4 ; Presb. Quarterly, Philad. 1858 (deux admirables articles, contenant la meilleure vue de la vie et de la philosophie d'Abelard qu'on trouve en peu de pages) ; The English Cyclop. ; Wight, Romance of Abelard and Heloise (N. Y. 1853, 12mo) ; Guizot, Essai sur Abelard et Heloise (Paris, 1839) ; Edinb. Rev. 30:352 ; Westm. Rev. 32:146.
