Définition dans Jewish Encyclopedia
Alphabet hébreu
ALPHABET, THE HEBREW
Les caractères de l'alphabet hébraïque sont dérivés des lettres dites phéniciennes ou vieil-sémitiques, auxquelles peuvent se rattacher presque tous les systèmes de lettres en usage aujourd’hui, même la romaine. Mais cette dernière n’est qu’en relation médiate avec la source primitive, tandis que l’alphabet hébraïque s’est tenu plus proche des signes primitifs. En dépit des grands progrès accomplis en paléographie sémitique pendant les dernières décades, qui permettent à l’étudiant de suivre, étape par étape, les divers styles de caractères employés par les différents peuples sémitiques depuis le IXe siècle av. J.-C. jusqu’à nos jours, aucune opinion ne peut encore être exprimée avec certitude quant à l’origine de ces caractères. On a essayé à plusieurs reprises de les rattacher aux Égyptiens (voir Bibliographie 1, en fin d’article), ou aux Babylonien (Bibliographie 2), mais avec un succès médiocre. La raison de cette incertitude réside peut-être dans le fait que les formes les plus anciennes connues de ces lettres proviennent d’une époque qui avait été précédée d’une longue période de développement, pendant laquelle les caractères eux-mêmes ont pu subir d’importantes modifications. On peut aussi avancer, avec une certaine probabilité, que l’alphabet ne possédait pas dès l’origine tous les caractères qu’il contient aujourd’hui. Ainsi (n) est manifestement une expansion de ^ (n) ; © (O) n’est que X (n) enfermé dans un cercle ; encore, par l’addition d’une ligne horizontale entre les traits supérieurs et inférieurs, ^ (D) se forme à partir de i (f), et un trait perpendiculaire a peut‑être servi à développer (V) à partir de W (t^). Bien qu’il puisse être impossible de déterminer avec certitude de quelle race était l’inventeur de ces lettres, l’alphabet a indubitablement reçu ces expansions d’un Sémitique. Si l’on concède que les noms des lettres de l’alphabet ont pris naissance avec le même homme, alors, puisque leur forme est araméenne, on pourrait dire qu’il fut un Araméen ; mais ils ont pu aussi surgir quelque temps plus tard. Les noms des caractères furent choisis par référence à des choses proches, telles que des parties du corps et d’autres objets de la vie quotidienne propres aux Bédouins, le nom de chacun commençant par le son même que la lettre indiquait. Dans quelques cas, les noms semblent avoir été dérivés de la forme que le signe représentait. Ces noms, ainsi que l’ordre des lettres, existaient certainement au moins au Ier millénaire av. J.-C., car ils étaient connus lorsque les Grecs empruntèrent leur alphabet aux Sémites. À cette époque l’alphabet devait déjà avoir subi des variations locales parmi les différents groupes ethniques des Sémites septentrionaux.
Le monument alphabétique le plus important de cette époque provient d’un territoire bordant de près la Palestine. Non seulement la langue de cette région ressemble fort à l’hébreu, mais l’écriture présente déjà une coloration qui se rapproche des monuments épigraphiques de la Palestine. C’est la fameuse stèle moabite, découverte en 1868 par le missionnaire alsacien Klein, près de Dibon, dans la terre de Moab. Divers gouvernements cherchèrent à s’assurer la possession de cette précieuse pierre ; et quand la Turquie commença à prendre part à la lutte, les Bédouins, par haine intense des Turcs, la brisèrent en morceaux. La plus grande partie des fragments fut cependant recouvrée et placée au Musée du Louvre à Paris. Ce monument date de Mesha, roi de Moab, mentionné en II Rois, iii. 4, qui y décrit ses guerres victorieuses contre Israël et ses agissements dans l’intérieur de son pays. La langue, avec de légères déviations, est l’hébreu, et se lit presque comme un chapitre du Livre des Rois. La forme des lettres est déjà essentiellement cursive. Une particularité que les inscriptions de ce monument ont en commun avec l’hébreu, et que cet idiome a développée encore davantage, est d’intérêt spécial : la tendance à courber les hampes des lettres qui penchent vers la gauche, afin de les rapprocher de la lettre qui suit, et aussi à étendre les lettres plus en largeur qu’en hauteur ou dimension perpendiculaire. Voici les huit lignes de l’inscription translittérées dans les caractères hébraïques ultérieurs, d’après le Handbuch de Lidzbarski. Voir Moabite Stone, et Bibliographie 3.
in . 3ND . iSc . iSd . . 13 . . -|JS 1
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D . j:tt’D3 I nnip3 . B’D3'’ . hni . nD3n . iryNi | '3N . ion . 'n 3
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B”1 . PB” . iy31B . nj3 . ’D’ . 'Xni PC’ . P3 . 3B”I . I B3inD . V 8
Les monuments palestiniens de la plus haute antiquité sont très rares. Des temps préexiliques il n’existe qu’une inscription d’une quelque longueur, trouvée dans le tunnel de Siloé en 1881. Elle rapporte un épisode de la construction du conduit, et date peut‑être du temps d’Hizkia. Les six lignes ci‑dessous, translittérées, sont tirées d’une photographie parue dans la Zeitschrift der Morgenländischen Gesellschaft, vol. xxxvi. Voir Siloam Inscription, et Bibliographie 4.
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n . D'31 . 1 . jD'D . nsa . mi . p'n . '3 . iyp . 8s . np 3
laSu . pp[i]Sy . ppj . lyp . ppp8 . B’s Dasnn . lan . napi 4
SD1 . PCS . pSsi . D’PNDa . napan . Vs . nsidp . jn . D’dp 5
oaxn.p . iPNP 8y . pxp . naj . ri'P . ncs . p
Comme on peut aisément le constater d’après le texte, la langue est l’hébreu pur, et ne diffère extérieurement que par l’emploi parcimonieux des matres lectionum. L’écriture, qui avait probablement été tracée auparavant sur la pierre polie par un « P'PID “IDD » (un écrivant adroit) à la calame, ressemble davantage à l’écriture utilisée pour la rédaction d’un manuscrit juridique qu’à celle que l’on voit sur les monuments. Elle manifeste une prédilection marquée pour les lignes courbes, lesquelles se terminent assez fréquemment par de petits traits ou des fioritures. Outre ce monument, il n’existe des temps préexiliques que quelques inscriptions très courtes. Elles sont pour la plupart sur sceaux, dont certains peuvent être même antérieurs à l’inscription de Siloé. Ils se caractérisent par la fréquence des noms composés avec in’ ; ainsi que par l’absence totale de toute représentation d’êtres vivants. Il existe cependant une série de sceaux qui portent certes des légendes hébraïques et cependant présentent des images d’animaux ou de symboles égyptiens.
Une particularité de ces sceaux est la séparation des lignes par deux traits parallèles. Voir Seals, et Bibliographie 5. Pour le sceau n° 1 comparer Lidzbarski, Handbuch, p. 487, et Clermont‑Ganneau, Recueil d’Archeologie Orientale, iii. 189 ; pour le n° 3 comparer Clermont‑Ganneau, ib. 154 et suiv. ; pour le n° 2 Clermont‑Ganneau, Journal Asiatique, 1883, i. 129.
D’autres inscriptions plus petites en caractères vieux‑hébreux apparaissent comme « marques d’atelier » sur des vases d’argile, trouvés à Jérusalem, à Tell‑es‑Safi et à Tell‑Zakariya (au sud‑ouest d’Hébron). Elles sont probablement le produit des poteries royales qui existaient dans les différentes villes, et, en plus du mot « l’ roi » (jSd?’), les sceaux mentionnent aussi le nom de la ville où se trouvait la poterie (comparer Lidzbarski, Ephemeris, i. 54 ; Palestine Exploration Fund, Quarterly Statement, juillet 1900, pp. 207 et suiv.). Les noms de villes suivants ont été trouvés : Socho, Zif, Ezer, Hori, Hébron. Cette explication des légendes est due à Clermont‑Ganneau et au chanoine Dalton. Elle est plus acceptable que l’autre hypothèse qui verrait dans ces inscriptions le nom du roi ou quelque autre nom de personne.
La plupart des sceaux datent des temps préexiliques. Comme la langue hébraïque, l’alphabet hébraïque à cette époque était presque exclusivement usité en Palestine. Seules les classes supérieures, qui avaient des relations avec des pays étrangers, parlaient et écrivaient l’araméen (II Rois, xviii. 26 ; comparer G. Hoffmann, dans la Zeitschrift, i. 337, note 1 à Isa. viii. 1). Mais un changement marqué eut lieu après l’exil babylonien. L’araméen, qui s’était alors déjà étendu sur toute l’Asie Mineure, bien qu’employé parallèlement aux dialectes locaux, fut progressivement adopté par les Juifs avec son écriture. Toutefois, dans la mesure où l’hébreu demeurait la langue littéraire, la langue « sainte », les rédacteurs ne renoncèrent pas entièrement à l’usage des anciens caractères hébreux.
Durant les premiers siècles après l’exil, les Juifs utilisèrent assurément l’hébreu dans leurs écrits. De cette période jusqu’au temps des Maccabées il n’existent pas de monuments inscrits ; pour la période suivante, il subsiste de nombreux vestiges, quoique de petites dimensions, essentiellement concentrés sur des monnaies. On pourrait penser que les caractères employés sur une monnaie seraient ceux les plus largement connus ; en Syrie, cependant, ce sont surtout l’écriture et la langue araméennes qui sont utilisées sur les monnaies. Mais le droit de frapper de la monnaie fut dans l’antiquité, comme aujourd’hui, considéré comme un signe d’indépendance politique. Ainsi, lorsque les Juifs, après leur révolte victorieuse contre les Séleucides, se crurent maîtres en leur terre, ils voulurent non seulement avoir leurs propres monnaies, mais, pour exprimer plus fortement cette indépendance conquise, ils inscrivirent des légendes dans leur langue et leur écriture. Les lettres sur ces monnaies ressemblent de très près à celles de l’inscription de Siloé et des petits monuments. Mais ce qui apparaît ici comme l’épanchement de la calame rasant la surface, ou une imitation de celle‑ci, se figea dans une forme fixe. Les hampes courbes de l’ancienne écriture furent brisées à angles droits, reposant sur la jambe inférieure sur laquelle la lettre semble s’appuyer. Le trait ajouté et les fioritures, qui auparavant semblaient accidentels, devinrent parties essentielles de la lettre, tandis que d’autres éléments originels furent considérablement réduits. Une autre particularité de cette écriture est la liberté observée dans le placement des caractères (voir Plate I, cols. 4–6). Ces caractères furent employés sur les monnaies pendant environ cent ans ; ils furent ensuite supplantés par le grec.
Ce ne fut qu’en vertu des révoltes contre Néron et Hadrian que les Juifs revinrent à l’emploi de l’ancienne écriture hébraïque sur leurs monnaies, ce qu’ils firent pour des motifs analogues à ceux qui les avaient conduits à agir deux ou trois siècles auparavant ; à chaque fois, il est vrai, seulement pour une brève période (voir Coins, et Bibliographie 6). Outre ce qui précède, il n’existe qu’un autre petit monument portant le même type de lettres. C’est le chapiteau d’une colonne, découvert en 1881 par M. Clermont‑Ganneau près d’Amwas, avec les inscriptions ina et 'Elf ©edf* (Elohîm est Un). Toutefois, ceci pourrait être d’origine samaritaine plutôt qu’hébraïque.
Tandis que les Juifs adoptèrent progressivement l’alphabet araméen, abandonnant le leur, les Samaritains restèrent fidèles aux formes originelles, afin de se présenter comme les véritables héritiers de l’ancienne hébraïsme. Ils utilisèrent alors non seulement le texte hébreu pour les livres sacrés, mais s’en servirent aussi pour des écrits profanes et, plus tard, même pour l’araméen et l’arabe. Les lettres, déjà anguleuses sous leur plume, furent encore alourdies et développées en une sorte de gothique. C’est le caractère qui se retrouve dans tous les livres samaritains d’aujourd’hui, et il reste le seul rameau subsistant de l’ancienne écriture hébraïque, tandis que l’alphabet hébraïque moderne est d’origine araméenne.
Les caractères araméens avaient subi de nombreuses transformations avant que les Juifs ne les connaissent. Les plus anciens monuments en cet alphabet sont ceux découverts il y a une dizaine d’années dans ou près du tumulus de Zingirli, au nord de Nicopolis (Islahie), et datant du VIIIe siècle av. J.-C. Les textes y sont en partie en araméen et en partie dans le dialecte local, qui constituait un compromis entre l’araméen et l’hébreu (voir Bibliographie 7). Plusieurs centaines de monuments de plus petite dimension représentent les siècles suivants, parmi lesquels il convient de signaler les deux stèles funéraires trouvées dans la nécropole de Nerab, près d’Alep, qui datent du VIIe siècle av. J.-C. (voir note 8). Un nombre plus grand d’inscriptions provient des archives de Ninive et de Babylone. En général ce sont des inscriptions cunéiformes relatives au commerce, avec de brèves légendes araméennes à la manière d’une étiquette. Il est évident que les scribes officiels de Ninive et Babylone n’étaient pas parfaitement au fait du cunéiforme compliqué, et qu’ils inscrivaient donc, pour faciliter une référence ultérieure à ces archives, un bref synopsis explicatif en araméen (comparer Corpus Inscriptionum Semiticarum, ii., n.º et suiv.).
Ces étiquettes, entièrement écrites en caractères cursifs, ont une valeur scientifique particulière, puisqu’elles permettent de suivre, pas à pas, la transition de l’alphabet araméen de la forme originelle à celle sous laquelle il devint connu des Juifs en Babylonie, et même à travers quelques développements postérieurs (voir Plate II, col. 3). Pendant cette période l’alphabet avait subi des changements matériels, si bien qu’à la fin à peine un symbole conservait la forme de trois siècles auparavant. Les lettres 2, T, "i illustrent cette évolution. À l’origine elles étaient écrites avec des têtes fermées (^, ^), bien que, à l’écriture rapide, on accordât de moins en moins d’attention aux jonctions des traits. Ce qui fut d’abord négligence devint par la suite une habitude fixe. Les têtes s’ouvrirent progressivement, et les traits autrefois convergents se développèrent en lignes parallèles, de sorte que ces trois lettres prirent les formes suivantes : pour ‘Ayin (0) le cercle s’ouvrit de plus en plus jusqu’à faire de la courbe o un angle ouvert en haut : V. En Aleph ( ) les côtés de l’angle se séparèrent, le membre supérieur se déplaçant de plus en plus vers la droite et devenant méconnaissable. Ainsi la partie supérieure de l’angle fut portée vers la gauche et placée perpendiculairement à l’extrémité de l’autre branche ; 2 devint Lj, et eut ainsi un grand rapprochement avec j et 2. Dans He la ligne horizontale inférieure se détacha de la verticale, l’une des deux fut progressivement omise et l’autre attachée à la barre transversale horizontale, formant 1 7]. La métamorphose de = 1 eut lieu par réduction de la tête jusqu’à ce qu’elle devînt entièrement plate et 2 prit une courbure en 2. Dans Zayin et Yod la courbe double A/ se redressa graduellement, la première devenant |, tandis que le Yod évolua en un signe qui se réduit graduellement à un simple point. En Het la barre horizontale centrale resta seule et fut déplacée de plus en plus vers le sommet : M, H, 12. En Tet aussi une ligne de la croix fut omise et l’autre attachée au cercle désormais ouvert, si bien que la lettre put s’écrire d’un seul trait : D. Pour Mem et Shin la ligne brisée y devint d’abord et pour Shin le trait médian fut rendu parallèle au droit, donnant un nouveau signe, tandis que pour Mem ^ devint ^ ou dans cette dernière forme le trait droit I s’étend au‑dessus de la ligne courbe et s’allongea bientôt considérablement. De même la tête de ^ (D) se transforma en un zigzag puis devint ^ qui se simplifia ensuite. La tête circulaire en Koph n’était d’abord pas close ; elle devint d’abord p, puis, par l’addition d’un crochet à gauche, passa en p. Dans Tav la barre transversale \ forma un angle dont le côté droit s’allongea jusqu’à atteindre la base n‑.
La forme particulière donnée à ces lettres araméennes à l’encre sur papyrus, à la fin de cette période évolutive — c.-à‑d. vers le Ve ou le IVe siècle av. J.-C. — est montrée par une série de papyrus araméens d’Égypte rassemblés dans le Corpus Inscriptionum Semiticarum, ii., table xv. Des imitations de ces formes cursives furent aussi exécutées sur pierre. Un coup d’œil au texte du Corpus Inscriptionum Semiticarum, ii., table xvi., révèle le fait étonnant que non seulement les traits généraux du script ressemblent beaucoup à l’hébreu cursif du Moyen Âge, mais que beaucoup de signes pris isolément sont presque identiques. Il est peu probable qu’il ait existé des différences matérielles considérables dans la manière d’écrire en Asie occidentale lorsque l’usage de l’alphabet araméen devint général parmi les Juifs. Les Juifs en exil furent certainement prompts à abandonner leur langue maternelle pour l’araméen, tant en parole qu’en écriture. Quand la délivrance vint, les exilés revinrent en nombre dans leur patrie, et c’est parmi eux que l’art d’écrire en tant que profession se répandit le plus. Entre‑temps, des masses d’autres nationalités s’étaient installées en Palestine, soit volontairement soit par contrainte, et ces peuples parlaient pour la plupart aussi l’araméen ; mais le facteur le plus important fut la circonstance que les fonctionnaires du gouvernement parlaient et écrivaient l’araméen.
Une correspondance privée étendue entre Juifs de Palestine à cette époque était difficilement concevable ; presque toute l’écriture était sans doute limitée aux productions littéraires, ou à des documents commerciaux et officiels. Pour ces derniers, l’écriture indigène pouvait fort bien être conservée, et comme la littérature était surtout l’apanage des prêtres, il est aussi assez certain qu’ils restèrent fidèles au mode ancien d’écriture. Au contraire, tous les documents officiels ou semi‑officiels durent être rédigés en araméen. Il devint donc nécessaire pour les gens d’affaires d’apprendre deux alphabets, l’un pour leurs besoins sociaux et l’autre pour pouvoir lire les Saintes Écritures. Naturellement les Juifs vivant dans les pays étrangers, et dont le nombre augmentait sans cesse, furent spécialement contraints de faire cela, circonstance qui fournit sans doute un motif pour écrire aussi les livres sacrés en caractères araméens ; ces derniers s’établirent si fermement qu’au temps de la Michna ils étaient considérés comme les seuls caractères sacrés (comparer Michna Yadayim, iv. 5).
On a donc avancé l’opinion que l’alphabet hébraïque se serait lentement développé en alphabet araméen (comparer Bleek‑Wellhausen, Einleitung in das Alte Test., 5e éd., p. 551), mais cette vue est difficilement soutenable. Parmi les Juifs, les deux alphabets coexistaient côte à côte, ce qui n’exclut pas la possibilité qu’un écrivain, par ignorance ou inadvertance, ait occasionnellement inséré des lettres araméennes dans son texte hébraïque, ou vice versa. De telles erreurs surviendraient surtout lorsque les lettres parallèles différaient très peu. Qu’un tel mélange de lettres se soit produit dans l’inscription suivante, laquelle est tenue par les autorités pour la plus ancienne en caractères carrés, peut être dû au hasard. L’inscription ne consiste que de cinq lettres, et toutes ne peuvent être identifiées avec certitude.
Selon la tradition juive et chrétienne, l’introduction de l’écriture araméenne et son emploi pour les Saintes Écritures sont directement attribués à Esdras le scribe (voir Sanh. 21b, 22a : Yer. Meg. 71a ; Origène, éd. Migne, ii., col. 1104 ; Jérôme, Prologus Galeatus). La première assertion n’est certainement pas exacte ; et la seconde ne peut être établie de façon satisfaisante. En admettant que l’introduction de l’écriture araméenne ait eu lieu au Ve siècle ou même plus tard, les manuscrits plus anciens n’auraient guère été détruits pour cette raison. En tout cas, il est assuré que, indépendamment des Samaritains, la connaissance de l’ancienne écriture a subsisté parmi les Juifs pendant plusieurs siècles (Meg. ib. ; Origène, Hexapla sur Ezek. ix. 4, cite le témoignage d’un Juif converti).
Les monuments anciens en lettres carrées sont très rares. Celui de ‘Arak‑el‑Emir, mentionné ci‑dessus, au sud‑est d’Es‑Salt sur le Wadi es‑Sir, peut être considéré comme le plus ancien (voir Chwolson, Corpus Inscriptionum Hebraicarum, i ; Lidzbarski, Handbuch, pp. 117, 190, 484). Il se compose d’un seul mot dont la lecture correcte est probablement n'33y. La grotte où il a été inscrit est généralement identifiée à celle qui, d’après Josèphe (Antiquités, xii. 4, § 11), fut construite par Hyrcanus, neveu du grand prêtre Onias II, dans le pays des Ammonites, lorsqu’il s’y réfugia. Étant donné que cette fuite eut lieu en 183 av. J.-C., l’inscription n’a pu être gravée plus tôt ; sauf à admettre que Hyrcanus ne bâtit pas la grotte à cette date, mais modifia simplement l’œuvre d’autrui pour la rendre conforme à ses fins. Dans ce mot la lettre y a la forme sémitique ancienne et les lettres 3, n et ’ sont semblables aux caractères araméens de la période perse, tandis que le 1 a pris la forme d’une date plus tardive (voir Plate III, col. 1).
L’inscription des Bene Hezir, que l’on trouve sur une cave familiale dans la vallée de Josaphat, date probablement du Ier siècle av. J.-C., et fut par la suite regardée comme le lieu de repos de Saint Jacques (voir Corpus Inscriptionum Hebraicarum, Plate I, n.º 6 ; Driver, Notes on the Hebrew Text of the Book of Samuel, pp. xxiii ; et Berger, Histoire de l’Écriture, 2e éd., pp. 257 et suiv.). De la même période datent aussi les ossuaires, ou coffre‑sarcophages en pierre où l’on conservait les ossements des défunts ; ces objets sont très nombreux en Palestine (voir Plate III, col. 2 ; Corpus Inscriptionum Hebraicarum, col. 785 ; et Clermont‑Ganneau, Revue Archéologique, série iii., i. 257). Malgré le manque de soin dans l’exécution des inscriptions et en dépit de leur détail peu intéressant, ces coffrets de pierre possèdent une valeur appréciable, car ils permettent de suivre le développement des lettres carrées vers des caractères ne différant guère des nôtres.
Même avant la formation des caractères carrés, la plupart des lettres pouvaient déjà s’écrire d’un seul trait. On s’efforça cependant bientôt de leur donner des formes telles qu’un mot entier pût être écrit avec le moins d’interruptions possible, et chaque lettre fut progressivement rapprochée de celle qui suivait ; ainsi, dans certaines lettres qui étaient à l’origine closes par une perpendiculaire, ce trait fut infléchi vers la gauche. Mais ce repliement eut lieu naturellement seulement lorsque la ligature avec la lettre suivante était souhaitable ou permise ; lorsque la lettre était en fin de mot, le changement du signe était inutile, et les lettres finales y, 5), ■] conservèrent encore leur trait descendant ; bien qu’elles aient été considérablement allongées dans les formes de nos lettres présentes. Dans la lettre o la hampe originairement repliée se courba davantage vers le haut jusqu’à atteindre la barre horizontale supérieure, si bien que le Mem final d’aujourd’hui a la forme D. L’écriture palmyrénienne possède un Nun final à tige allongée ; la nabatéenne contient de même Kaph, Nun, Zade finals, et de plus un Mem final clos et un He final. De la même façon que pour le Mem final, le zigzag sur la tête du Samek se transforma en une ligne droite, et — comme dans l’écriture palmyrénienne et syriaque — la hampe fut de nouveau repliée vers le haut afin d’atteindre la ligne horizontale supérieure ; elle resta cependant ouverte plus longuement que le Mem (comparer, pour ces deux lettres, Shab. 104a). Par suite de l’effort de rapprochement avec la lettre suivante, le crochet sur le Lamed fut allongé et projeté de plus en plus vers l’avant jusqu’à devenir p. Il en alla de même pour V dont le côté droit fut prolongé au-delà du point d’intersection et donna enfin j. Dans les lettres telles que "i, n et l la hampe ne put être repliée vers la gauche sans entrer en conflit — les deux premières avec les lettres 2, 3, et la troisième avec J. Mais comme la tête de 1 disparut graduellement ou ne devint plus qu’un court trait, la lettre entière se rapprocha beaucoup de J, qui déjà à l’époque perse avait été réduite à un simple |. Afin de distinguer l’une de l’autre, on jugea nécessaire d’ajouter un petit trait à gauche du Vaw, donnant ainsi V. Le traitement du Yod varia : il apparaît souvent avec un trait à gauche, reliquat de la barre horizontale inférieure ; mais cette ligne était très insignifiante et souvent non écrite. La hampe, en général, fut très raccourcie (cf. Matt. v. 18, iwra cv ij fiia Kepa'ia) ; néanmoins, pour harmoniser sa forme avec celle des autres lettres, elle fut parfois allongée et ressemblait alors au V. Dans les plus anciennes éditions de la Septante, il est dit que le Tétragramme était écrit en caractères hébreux qui ressemblaient au grec Ilini (Jérôme, éd. Migne, i. 429 ; voir aussi Gesenius, Gesch. d. Hebräischen Sprache und Schrift, p. 176). De la barre transversale supérieure de l’Aleph seules subsistent la partie gauche ; afin d’atteindre la ligne de base elle fut progressivement allongée. Il en fut de même pour J, bien qu’ici comme pour l’Aleph l’ensemble du membre gauche soit poussé en bas. Dans la lettre He la barre horizontale inférieure fut peu à peu rendue parallèle à la hampe verticale et attachée à la barre transversale supérieure, et ce n’est que depuis le Moyen Âge qu’elle s’en est séparée par un processus d’abrègement. Quelques formes anciennes de cette lettre montrent une extension du trait de droite au‑dessus de la barre transversale. Dans le cas d’Het = n, un système d’abrègement affecta les cornes supérieures de la lettre, les réduisant graduellement à la forme présente. On note aussi une extension de la partie supérieure du Tav dans les formes anciennes de cette lettre, qui fait apparaître le Tav voisin du signe syriaque correspondant. Dès la période araméenne moyenne les lettres t3, p, présentèrent des formes presque identiques à celles en usage aujourd’hui, bien que dans l’ancien Koph la hampe ne fût pas plus longue que chez les autres lettres, et qu’elle pendît de la ligne horizontale ; les hampes du Shin se réunissaient en pointe, et assez souvent la hampe gauche dépassait ce point. Comparer Plate III, cols. 2, 3 et Talmud Shab. 104a.
Les seules inscriptions en caractères carrés datant du temps de la destruction de Jérusalem sont : (1) les monuments marquant les limites de Gezer (voir C. I. H. ii. ; comparer aussi Lidzbarski, Handbuch, p. 484, et Ephemeris, i. 56), et (2) les légendes bilingues sur le sarcophage de la reine Zadda (voir illustration ci‑dessous). Jusqu’à présent (1901), cinq de ces pierres‑limites ont été découvertes, grâce à Clermont‑Ganneau ; elles servaient à délimiter la juridiction de la ville de Gezer, au‑delà de laquelle il était interdit de passer le sabbat. Le sarcophage porte la brève légende nnP^D mV, répétée en syriaque. La reine ou la princesse évoquée a été identifiée à la princesse Hélène d’Adiabène, qui se serait installée à Jérusalem vers l’an 40 de l’ère commune. Le fait que cette pierre bilingue conserve la plus ancienne inscription syriaque connue lui confère une valeur supplémentaire. Plusieurs inscriptions fragmentaires trouvées à Jérusalem et dans ses environs peuvent être attribuées aux premiers siècles de l’ère commune (Chwolson, Plate I, nos. 3, 4, 7, 9). Aux IIIe et IVe siècles appartiennent les inscriptions des synagogues de Kefr‑Bir‘im en Galilée, au nord‑ouest de Safed ; voir l’illustration ci‑après.
Plus anciennes encore sont les inscriptions sur la synagogue de Palmyre, qui contiennent le Shema‘ (voir Plate II, col. 7 ; comparer S. Landauer dans Sitzungsberichte der Berliner Akademie, 1884, p. 933, et Ph. Berger, Histoire de l’Écriture, 2e éd., p. 259). Les caractères aux murs des catacombes de Venosa sont également très anciens et appartiennent probablement à la période comprise entre le IIe et le Ve siècle ; la plupart sont peints au plomb rouge. Jusqu’ici les plus anciennes pierres tombales ont été trouvées en Italie (comparer Ascoli, Iscrizioni Inedite o Mai Note Greche, Latine, Hebraiche di Antichi Sepolcri Giudaici, aux Transactions du IVe Congrès Oriental, Turin et Rome, 1880, et aussi C. I. H. nos. 24 et suiv.). Voir Plate III, cols. 7 et 8.
Le nombre d’inscriptions relatives à cette période est très faible, et leurs contenus sont de peu d’importance. À cause des nombreux bouleversements, notamment en Palestine, survenus pendant cet intervalle, beaucoup de matériel épigraphique a sans doute été détruit, bien qu’il soit certain que si de nombreux monuments avaient été produits, les restes existants seraient aujourd’hui bien plus considérables. D’après le mode d’exécution il semblerait que l’activité épigraphique ne fut pas alors très grande, car l’écriture paraît provenir de mains inexpérimentées et gauches. En comparaison, le degré de perfection atteint par le script palmyrénien est frappant, bien que dans l’essence il soit identique au carré hébraïque (comparer Plate II, col. 7). L’alphabet nabatéen se développa aussi, en relativement peu de temps, en une cursive lisse et agréable, due entièrement à l’effort répété de joindre les lettres. La connexion des caractères dans les mots apparut même dans les inscriptions des Bene Hezir, mais l’acceptation générale de la ligature fut systématiquement combattue. Tel fut du moins le cas pour le texte de l’Écriture sainte, comme le prouve le témoignage de Men. 29a («Toute lettre qui n’est pas entièrement entourée de parchemin clair sur les quatre côtés est illicite»). Cette injonction n’est pas demeurée sans effet ; car, malgré les diverses modifications par lesquelles est passé l’alphabet hébraïque, de tous les systèmes sémitiques d’écriture il est celui qui s’est le moins éloigné de sa forme fondamentale. Rien n’altère autant l’individualité des lettres que l’usage de la ligature, puisque le petit trait servant à unir les lettres est souvent rendu trop important et parfois la lettre s’y fond entièrement. Cela s’observe de façon la plus claire en arabe moderne.
Comme déjà remarqué, les spécimens d’écriture des plus anciennes périodes sont fournis uniquement par les inscriptions ; il n’existe pas de manuscrits. Pourtant on peut affirmer qu’à la fin de la période ancienne les livres saints étaient écrits substantiellement comme maintenant. Un passage du Talmud déclare même que ces petites «ornements», comme on les appelle, les trois I'jVf placés au‑dessus des sept lettres 1*"^ étaient alors non seulement d’usage mais obligatoires (Men. 296). Qu’il s’agisse de signes écrits ou placés, ils n’étaient au départ que des ornements ayant, par hasard, pris la forme d’un Zayin, et que les lettres qui les reçurent furent simplement celles qui terminaient par une perpendiculaire ; car les têtes qu’elles possédaient alors sont d’origine plus tardive. A l’origine elles pouvaient n’être que des points plus épais, tels que l’on faisait pour terminer les traits de l’écriture ornementale samaritaine, et comme la grande majorité des lettres commence par un trait horizontal, l’habitude put conduire l’écrivain à ajouter un petit trait horizontal aux autres. ] et ' ne sont pas compris dans l’ensemble |‘’']| parce que le trait supérieur fait partie de leur forme originelle ; d’où ces deux lettres ne reçurent aucune des taches ornementales. (Pour plus d’informations sur les I’JD et les I'Vlp des lettres, comparer l’ouvrage de J. Derenbourg cité en Bibliographie, § 9, fin de l’article.) Il existe encore la possibilité que ces marques soient diacritiques. On pourrait supposer que f reçut une telle marque afin de le distinguer de 1 et j, pour éviter toute confusion avec 3 ; mais cette hypothèse ne tient pas pour toutes les lettres. Il serait tout aussi difficile de déterminer pourquoi p, n, P, 3 et, dans beaucoup de manuscrits, les lettres ’ et n, devaient recevoir une zayn. Il est certain que Het reçut son «toit» (Men. 29a ; comparer col. 24) uniquement afin de le différencier de n.
Quant aux noms donnés aux écritures hébraïques au temps de la Michna et de la Guemara, le nom ketab ‘Ibri (écriture hébraïque) n’appelle pas d’explication supplémentaire. Peut‑être R. Joseph a‑t‑il raison en interprétant ainsi le terme ketab Ashuri comme le nom du script moderne ; selon lui HsyN équivaut à Aaovyia, Ivpia, et signifierait donc syriaque, araméen. Intéressante aussi est une expression de R. Judah qui montre que le contraste entre la ligne droite et la raideur de l’araméen, comparées à l’irrégularité anguleuse du samaritan, était jugé très frappant.
Bien plus difficiles à comprendre sont les autres noms de l’écriture hébraïque : VV'' et ; la lecture vyi se rencontre le plus souvent, signifiant «écriture brisée». Dans la Zeitschrift i. 336, G. Hoffmann, se référant à cette appellation, affirme que chez Épiphane (De Gemmis, xii. 63) ce même script est appelé «deession», «deessenon», par conséquent Vpi serait la lecture correcte : d’après Hoffmann encore, ketab Da'az signifierait d’abord écriture styliforme, incisive, ou cunéiforme ; ce sens fut ensuite appliqué à l’écriture employée sur les monnaies. Hoffmann et Halévy (Mélanges de Critique et d’Histoire, p. 435, Paris, 1883) reconnaissent dans n.sjiaS un adjectif dérivé du nom d’un lieu. Le premier, avec R. Hananeel dans les Tosafot, adopte la lecture pour le lieu (au nord de Neapolis), tandis que le second lit (Neapolis). Comme R. Hisda était babylonien, il est concevable qu’il fut peu familier de l’alphabet samaritan et qu’il ait considéré les anciennes formes comme identiques à celles trouvées sur les tablettes d’argile ; cette opinion de R. Hisda a pu être renforcée par l’existence du nom 'knu. Selon R. Nathan, également babylonien, on pourrait soutenir que ketab Da'az signifiait écriture styliforme, incisive, ou cunéiforme. Bien que cette forme d’écriture n’ait peut‑être pas été pratiquée alors, tant à cette époque que plus tard les décombres des vieilles ruines fournirent en grand nombre des tablettes d’argile recouvertes de ces caractères, suffisantes pour perpétuer la connaissance que telle fut la forme de l’ancienne écriture. Une mention des inscriptions sur tablettes d’argile se trouve même dans le Fihrist d’al‑Nadim, composé en 987 (comparer M. Jastrow, Jr., dans Zeit. f. Assyr., x. 99).
En raison des règles inflexibles gouvernant la rédaction des rouleaux de la Torah, il ne pouvait exister de variations matérielles notables dans la forme des lettres. L’importance attribuée à ces manuscrits entraîna cependant une grande attention dans l’exécution des caractères ; les scribes s’efforcèrent de produire le plus bel effet possible dans les limites prescrites. Dans le cas d’alphabets à système de ligature fortement développé, comme l’arabe, l’écrivain obtient de bons résultats par le groupement artistique des lettres, mais dans un texte en blocs, tel que l’hébreu, où chaque lettre doit être strictement séparée, les efforts d’ornementation furent confinés à la lettre individuelle. Ainsi, l’écriture hébraïque suivit le même développement que le palmyrénien. Dès l’époque où l’alphabet araméen se ramifia en caractères hébraïques, palmyréniens et arabes, les symboles prirent une forme presque rectangulaire et se développèrent jusqu’à former des caractères quasi carrés, constituant le ketab merubbah («écriture carrée»).
L’usage du calame importé ordinairement d’Égypte domina l’écriture en Asie occidentale depuis les premiers temps. Comme cette roseau se cassait facilement il était peu pratique de tailler une pointe trop aiguë, et cela donna un instrument analogue au plumet moderne, qui conféra aux caractères de tous les textes d’Asie occidentale la forme d’une «écriture ronde». Les traits lourds et légers s’alternent dans les lettres de sorte que graduellement les traits horizontaux deviennent épais tandis que les traits perpendiculaires s’amenuisent. Une telle modification eut lieu en hébreu et tous les traits horizontaux furent rendus épais. Comme dit plus haut, les scribes, sans doute par habitude, ajoutèrent même aux lettres commençant par des hampes droites un petit trait mince, analogue aux ornements supérieurs (voir Plate I, col. 10), et, comme la majorité des lettres commence par un trait horizontal, l’habitude mena l’écrivain à ajouter un petit trait semblable aux autres. Le calame, en glissant aisément sur la surface, produisit des caractères qui, malgré leur forme carrée, manifestent une tendance à l’arrondi et une inclinaison plus ou moins oblique des hampes verticales. En Occident cependant la plume était utilisée, laquelle, par ses propriétés, engendrera des différences perceptibles entre la trace du calame et celle de la plume. La plume, capable de conserver un bec plus fin, convenait aux traits plus délicats, mais sa flexibilité favorisait davantage la rupture des lignes ; de plus, l’écartement du bec provoqua parfois des rayures distinctes au commencement ou à la fin d’un trait épais. Dans les pays saracènes, ou dits sépharades (d’Espagne), l’alphabet hébraïque se distingue par son arrondi, par la faible différence entre l’épaisseur des traits horizontaux et verticaux et par la position inclinée des lettres. Le script de l’Occident chrétien — appelé ashkénaze d’après le nom hébreu de l’Allemagne, où les Juifs furent les plus nombreux — montre des angles plus aigus, des hampes verticales plus minces, et des lignes brisées et pointues. Quelques particularités mineures apparurent aussi dans les lettres J, V, p.
Dans le cadre de ces caractères distincts, diverses gradations et transitions se manifestent selon les pays ; ainsi les caractères employés par les Juifs du Midi de la France et d’Italie, en raison de leur proximité avec les Juifs d’Espagne, et ceux des Juifs grecs, en raison de leurs relations avec leurs coreligionnaires orientaux, prirent une forme plus ronde que l’ashkénaze strict. On peut distinguer au sein des alphabets ashkénazes une branche allemande, une branche nord‑et sud‑française ; il existe aussi une branche italienne et une branche grecque. Chez les sépharades les variations sont moins nombreuses ; cependant on peut déceler dans l’alphabet sépharade des particularismes dus aux Juifs d’Afrique du Nord, de Palestine et des régions babyloniennes‑perses. Le même script utilisé pour les rouleaux de la Torah sert pour le reste des livres bibliques ou autres œuvres importantes, sauf que dans ce cas le J’JVT, I'Jn et le toit du Het sont omis. Dans d’autres ouvrages cependant, des embellissements et des fioritures apparaissent, choses strictement prohibées dans la préparation des rouleaux de la Torah. Ces ornementations furent influencées par les enluminures miniatures chrétiennes, et parfois même des artistes chrétiens furent employés. Deux œuvres, fréquemment lues parmi le peuple, furent spécialement enluminées : la Megillah (le Livre d’Esther) et la Haggadah de la Pâque.
À la Bibliothèque publique impériale de Saint‑Pétersbourg se conserve le plus vieux manuscrit de Bible hébraïque qui subsiste. Il date de 916‑917, et les lettres sont en général semblables à celles que l’on fait aujourd’hui, bien que quelques légères modifications apparaissent. Ainsi dans T et n la barre horizontale s’avance à droite au‑dessus de l’axe vertical, et de même dans n et p la hampe gauche pend de la traverse. ' est relativement long, tandis que 1 n’est plus long que les autres lettres (voir Plate IV, col. 1). Un ou deux siècles plus tôt se place le manuscrit de Siracide découvert en Égypte, dans lequel ces caractéristiques manquent, mais on note l’étrange largeur de la partie inférieure de ^ (ib. col. 2). Les colonnes 3, 4 et 5 de la Plate IV présentent d’autres alphabets orientaux ; ceux des ashkénazes peuvent être illustrés par des spécimens tirés de manuscrits allemands enluminés. Les colonnes 1–5 offrent des comparaisons ; la col. 6, où prédominent les lettres à lobes, est tirée d’un manuscrit allemand de Selihot du XIIIe ou XIVe siècle (Steinschneider, Verzeichniss der Hebr. Handschriften, Berlín, i. 4, 9 ; Tab. ii. 3). Plus l’œuvre est profane, moins l’on attache d’importance à l’exécution des lettres, et moins on veille à la conformité aux règles de l’écriture sacrée ; elle est alors appelée ketibah tammah. Dans le Talmud (Shab. 1035) ketibah tammah signifie simplement «écriture correcte», mais plus tard on appliqua ce terme au carré par opposition à l’alphabet cursif ; ainsi l’affirmation de Maïmonide (comparer Steinschneider, Vorlesungen über Hebräische Handschriften, p. 29), selon laquelle ketab tam désigne le script carré allemand par rapport à l’oriental, paraît reposer sur une erreur.
Encore moins d’attention était portée à l’exécution des lettres lorsque le texte transcrit n’était même pas en hébreu. Car si, dans leur pays, les Juifs adoptaient la langue du pays, ils prenaient aussi en général l’alphabet du pays ; dans la Diaspora toutefois la langue vernaculaire du pays, quel qu’elle fût — allemand, français, espagnol, italien, arabe, persan, ou même tatar — fut fréquemment écrite avec des caractères hébraïques. Ainsi, que la langue fut allemande, française, espagnole, italienne, arabe, persane, ou tatare, l’alphabet employé restait l’hébreu. Il se développa donc, en coexistence avec le carré, un écriture cursive dont la tendance était de donner aux lettres des formes qui permettraient de les tracer plus facilement et plus rapidement. Mais le mandat contre l’usage de la ligature pour la rédaction des textes sacrés fut assez puissant pour influer aussi sur le développement de ce système d’écriture ; la ligature reste en effet relativement rare même dans la cursive. Ainsi un facteur très puissant de transformation de l’alphabet fut maintenu en bride.
La différence primordiale entre les deux alphabets, carré et cursif, était la taille. Dans les ouvrages secondaires l’écriture était petite, pour des raisons d’économie ; il en allait de même pour les notes marginales ou explicatives. Les premières furent appelées ketibah gassah, ou «écriture large» ; les caractères plus petits furent connus comme ketibah dakkah ou ketannah, «petite écriture» (comparer Steinschneider, l.c., note 1, et Low, Graphische Requisiten, p. 73, où d’autres appellations pour les styles d’écriture se trouvent). Par plus de négligence et hâte dans l’écriture, les angles des lettres carrées devinrent quelque peu arrondis, et les têtes rétrécirent ou disparurent ; plus tard survinrent des modifications distinctes dans certaines lettres.
Les brèves inscriptions tracées à l’encre rouge sur les murs des catacombes de Venosa sont probablement les plus anciennes formes de script cursif. Des textes plus longs en alphabet cursif nous sont fournis par des bols d’argile trouvés en Babylonie et portant des exorcismes contre les influences magiques et les esprits mauvais (voir Bibliographie 10). Ceux‑ci datent sans doute du VIIe ou VIIIe siècle, et certaines lettres y apparaissent écrites dans une forme fort archaïsante (Plate V, col. 1). Un peu moins cursif est le manuscrit du VIIIe siècle (voir Bibliographie 11). Les cols. 2–14 exposent des cursives de diverses époques et pays. Les différences visibles dans les alphabets carrés sont bien plus marquées. Ainsi la cursive sépharade s’arrondit encore davantage, et, comme en arabe, il existe une tendance à diriger les traits inférieurs vers la gauche, tandis que l’ashkénaze paraît serré et disjoint. Au lieu des petites ornementations sur les extrémités supérieures des hampes, dans les lettres tJ''t3ycy apparaît une fioriture plus ou moins faible. Pour le reste le texte cursif demeure fidèlement soumis au carré. Les documents privés étaient assurément écrits de manière encore plus courante, comme le montre un échantillon d’une des plus anciennes épîtres arabes rédigées avec des caractères hébraïques (Xe siècle ?) sur papyrus (voir Führer durch die Ausstellung, Table XIX., Vienne, 1894 ; comparer Plate V, col. 4). Mais comme la conservation de telles lettres privées n’était guère jugée importante, le matériel de cette nature des temps anciens est très rare, et par conséquent la progression du script est difficile à suivre. Les deux dernières colonnes de la Plate V présentent la cursive allemande tardive ; la penultimate est tirée d’un manuscrit d’Elias Lévita. L’échantillon joint présente l’écriture sépharade moderne. Dans cette cursive fluide les ligatures apparaissent plus fréquemment. Elles surviennent surtout dans les lettres présentant une forte inflexion à gauche (J, t, 3, J, V, H), et par‑dessus tout en j, dont la grande anse ouverte offre un espace considérable pour une lettre jointe.
Voici les étapes successives du développement de chaque lettre : Aleph se sépare en deux parties, la première étant écrite ainsi et la hampe perpendiculaire placée à gauche. Dans la cursive allemande moderne ces deux éléments sont séparés, ainsi Ic, et l’angle aigu se rondit. Elle prit aussi une forme abrégée liée à la ligature ancienne favorite et c’est à cette ligature d’Aleph et Lamed que l’Aleph oriental contracté doit son origine (Plate V, col. 7). En traçant le Beth, la partie inférieure nécessitait une interruption, et pour remédier à cet obstacle elle fut rendue et, avec l’omission totale de la ligne inférieure, ?. Dans le membre gauche est allongé de plus en plus. Dalet eut son trait posé obliquement pour le distinguer de Resh ; cependant, à l’écriture rapide il prit aisément une forme analogue à 1, et en analogie avec 2 il fut plus tard modifié en /^ . Une transformation similaire se produisit pour le Kaph final et pour le Koph (voir cols. 2, 5, 11, 14), excepté que Koph s’ouvrit un peu plus que Kaph. La partie inférieure du Zayin fut repliée vivement à droite et reçut un petit crochet au bas. La hampe de Tet fut allongée. Le Lamed perdit graduellement sa demi‑circulaire jusqu’à devenir, comme dans les systèmes nabatéen‑arabes et syriaques, un simple trait qui se courbe vivement à droite dans la cursive la plus moderne. Le Mem final se ramifie en bas et dans son stade le plus récent s’étend soit à gauche soit verticalement. Dans le Samek le même développement eut lieu, mais il redevint ensuite un simple cercle. Pour écrire 'Ayin sans relever la plume, on relia ses deux traits par une boucle. Les deux Pe s’épanouissent en larges fioritures. Pour la Zade la tête droite est allongée, d’abord légèrement, puis considérablement. Au début le Shin se développe comme dans le nabatéen, mais ensuite le trait central s’allonge vers le haut, à la manière du bras droit de la Zade, et enfin il se joint au trait gauche tandis que le premier trait est omis. Les lettres n, n, n, ). J. “1, n, ont subi peu de modifications : elles ont été arrondies et simplifiées par omission des têtes.
Avec l’introduction de l’imprimerie, le choix d’un style de caractère obéit aux mêmes conditions que dans l’exécution des manuscrits. Des caractères carrés furent gravés pour les ouvrages bibliques et autres ouvrages importants ; dans les différents pays on suivit souvent différents modèles typographiques ; une forme fut préférée à une époque, une autre à une autre époque ; toutefois le style adopté par les Ashkénazes prévalut et conserva son primat sur tous les autres. Les ouvrages secondaires, commentaires et semblables, furent imprimés en cursive ; et là se popularisa un style de caractère qui ressemblait étroitement à la cursive hispano‑africaine. Comme ce script survient le plus souvent dans les commentaires bibliques et talmudiques de Rashi, il est devenu connu comme l’écriture de Rashi. Pour l’impression des textes judéo‑allemands on créa une évolution supplémentaire de l’alphabet ashkénaze, appelée «Weiber‑Deutsch» (comparer Plate V, col. 13 ; voir Bibliographie 12).
Bibliographie : 1. Origine égyptienne de l’alphabet : J. L. Saalschiitz, Zur Geschichte der Buchstabenschrift, Königsberg, 1838 ; Archäologie der Hebräer, i. 333 et seq., Königsberg, 1855 ; J. Olshausen, Über den Ursprung des Alphabets, in Philologische Studien, i., Kiel, 1841 ; H. Brugsch, Über Bildung und Entwickelung der Schrift, in Virchow‑Holtzendorff, Sammlung Gemeinwissenschaftlicher Vorträge, sér. iii, n.º 64, Berlin, 1868 ; Em. de Rouge, Mémoire sur l’origine égyptienne de l’alphabet phénicien, Paris, 1874.
2. Origine assyrienne de l’alphabet : W. Deecke, Der Ursprung des altsemitischen Alphabets aus der neuassyrischen Keilschrift, dans Z. B. M. G. xxxi. 102 et seq. ; Friedrich Delitzsch, Die Entstehung des ältesten Schriftsystems, pp. 221 et seq., Leipzig, 1897 ; H. Zimmern, Zur Frage nach dem Ursprung des Alphabets, dans Z. B. M. G. i. 667 et seq. ; Ball, The Origin of the Phoenician Alphabet, dans Proceedings of Soc. Bibl. Arch. xv. 393–408.
3. Pierre de Moab : Lidzbarski, Handbuch der Nordsemitischen Epigraphik, i. 39 et seq., avec les nombreux travaux sur l’inscription, parmi lesquels les plus importants : Ch. Clermont‑Ganneau, La Stèle de Dhiban ou Stèle de Mesa, Roi de Moab, Paris, 1870 ; Th. Noldeke, Die Inschrift des Königs Mesa von Moab, Kiel, 1870 ; K. Schlottmann, Die Siegessäule Mesas, König der Moabiter, Halle, 1870 ; R. Smend et A. Socin, Die Inschrift des Königs Mesa von Moab, Freiburg, 1886 ; Ch. Clermont‑Ganneau, La Stèle de Mesa, Journal Asiatique, série viii., vol. ix. 73 et seq. ; A. Nordlander, Die Inschrift des Königs Mesa von Moab, Leipzig, 1896 ; A. Socin et H. Holzinger, Zur Mesainschrift, Bericht über die Verhandlungen der Königlich Gesellschaft der Wissenschaften zu Leipzig, 1897, pp. 171 et seq. ; M. Lidzbarski, Eine Nachprüfung der Mesainschrift, dans Ephemeris für Semitische Epigraphik, i. 1 et seq.
4. Inscription de Siloé : E. Kautzsch, Die Siloahinschrift, in Zeit. Deutsche Paläst. Per. iv. 102 et seq., 360 et seq. (avec reproductions de C. Schick et A. Socin) ; H. Guthe, Die Siloahinschrift, dans Z. B. M. G. xxxvi. 735 et seq. ; E. J. Pilcher, The Date of the Siloam Inscription, dans Proceedings Soc. Bibl. Arch. xix. 165 et seq. ; C. R. Conder, Date of the Siloam Text, ibid. pp. 204 et seq. ; E. J. Pilcher et E. Davis, On the Date of the Siloam Inscription, Pal. Explor. Fund, Quarterly Statement, 1898, pp. 56 et seq., 76 ; Ch. Clermont‑Ganneau, ib. pp. 158–167 ; A. Socin, Die Siloahinschrift, dans Zeit. Deutsch. Paläst. Per., xxii. 61 et seq. ; M. Lidzbarski, Zur Siloahinschrift, dans Ephemeris, i. 52 et seq.
5. Inscriptions sur sceaux : M. A. Levy, Siegel und Gemmen mit Aramäischen, Phönizischen, Althebräischen … Inschriften, Breslau, 1869 ; Ch. Clermont‑Ganneau, Sceaux et Cachets Israelites, Phéniciens et Syriens, Journal Asiatique, 1883, i. 123 et seq., 506 et seq., ii. 304 et seq. ; Le Sceau d’Obadyahau, Fonctionnaire Royal Israelite, Revue Archéologique, série iii., vol. v. ; Nouvelles Intailles de Légendes Sémitiques, Comptes‑rendus de l’Académie des Inscriptions, 1893, p. 274 ; Ph. Berger, ib. p. 304 ; Ch. Clermont‑Ganneau, Le Sceau de Elamas, Fils d’Elichou, Revue Archéologique, série iii., vol. xxx. 244 et seq., etc. ; Lidzbarski, Handbuch, p. 486 ; Ch. Clermont‑Ganneau, Recueil d’Archéologie Orientale, divers articles cités.
6. Inscriptions monétaires : M. A. Levy, Gesch. der Jüd. Münzen, Leipzig, 1863 ; Fr. Madden, Coins of the Jews, London, 1881 ; Th. Reinach, Les Monnaies Juives, Paris, 1887.
7. Inscriptions de Zindjirli ou Singirli : Ausgrabungen in Sendschirli, publiées par le Comité d’Orient à Berlin, i., Berlin, 1893 ; J. Halévy, Beaux Inscriptions Sémitiques de Zindjirli, Revue Sémitique, i. 77 et seq. ; D. H. Müller, Die Altsemitischen Inschriften von Sendschirli, W. Z. K. M. iii. 33 et seq., etc. ; E. Sachau, Aramäische Inschriften, Sitzungsberichte der Preussischen Akademie der Wissenschaften, 1896, pp. 1051 et seq. ; M. Lidzbarski, Handbuch, i. 440 et seq., ii. tables xxii.–xxiv.
8. Inscriptions araméennes : Ch. Clermont‑Ganneau, Les Stèles Araméennes de Nerab ; Album d’Antiquités Orientales ; G. Hoffmann, Aramäische Inschriften aus Nerab bei Aleppo, Journal Asiatique, xi. 20 et seq. ; M. Lidzbarski, Handbuch, i. 445.
9. Ornements des lettres : Sefer Taghin, Liber Coronularum, éd. J. J. L. Bargès, Paris, 1860 ; J. Derenbourg, articles en Journal Asiatique, série vi., vol. ix. 246 et seq.
10. Inscriptions hébraïques : Corpus Inscriptionum Hebraicarum ; Babelon et Schwab, Revue des Études Juives, iv. 165 et seq. ; Hyvernat, Zeitschrift für Keilschriftforschung, etc.
11. Papyrus hébraïques : Steinschneider, Hebräische Papyrusfragmente aus dem Fayyum, Aegyptische Zeitschrift, xlvii. 93 et seq., tables ; C. I. H. cols. 130 et seq. ; Erman et Krebs, Aus den Papyrern der Königlichen Museen, Berlin, 1899. Pour les papyrus hébraïques de la Collection Erzherzog Rainer voir D. H. Müller et D. Kaufmann.
12. Sources générales : Gesenius, Geschichte der Hebräischen Sprache und Schrift ; H. Hupfeld, Kritische Beleuchtung ; Marquis de Vogüé, L’Alphabet Hébraïque et l’Alphabet Araméen, Revue Archéologique ; Fr. Lenormant, Essai sur la Propagation de l’Alphabet Phénicien ; Ad. Neubauer, The Introduction of the Square Characters in Biblical Manuscripts, Studia Biblica, iii. ; Ph. Berger, Histoire de l’Écriture dans l’Antiquité, 2e éd. ; M. Lidzbarski, Handbuch ; L. Low, Graphische Requisiten und Erzeugnisse bei den Juden ; M. Steinschneider, Vorlesungen über die Kunde Hebräischer Handschriften, et autres travaux cités.
(PLATES et légendes : voir la liste intégrale dans le texte original.)
