Définition dans McClintock & Strong
Protagoras d'Abdère
Protagoras
Protagoras (Πρωταγόρας), le premier de cette classe de philosophes grecs qui prirent le nom de Sophistes (q.v.), florissait au début du Ve siècle av. J.-C. Il était originaire d’Abdère, selon le témoignage convergent de Platon et de plusieurs autres écrivains (Proftag. p. 309, c; De Rtep. 10:p. 606, c; Héraclide du Pont ap. Diog. Laert. 9:55; Cicéron, De Nat. Deor. i, 23, etc.). Il ne semble pas y avoir de fondement pour la tradition selon laquelle il aurait été, dans sa jeunesse, occupé à un travail manuel, ni pour l’hypothèse qu’il fut disciple de Démocrite, avec lequel, au point de vue doctrinal, il n’avait absolument rien en commun. Protagoras dut être plus âgé que Démocrite, puisque l’on sait avec certitude que Protagoras était plus âgé que Socrate, qui naquit en 468 av. J.-C. (Platon, Protag. p. 317, c; 314, b; 361, e; comp. Diog. Laert. 9:42, 56), et mourut avant lui à l’âge d’environ soixante-dix ans (Platon, Ménon, p. 91, e; comp. Théèt. p. 171, d; 164, e; Euthyd. p. 286, c), après avoir exercé l’art sophistique pendant quarante ans dans diverses cités grecques, surtout à Athènes. Frei place la mort de Protagoras en 411 av. J.-C., supposant que Pythodorus l’accusa d’enseigner l’athéisme pendant le gouvernement des Quatre-Cents (Quest. Protag. p. 64), et assigne par conséquent vers 480 av. J.-C. comme date de sa naissance.
Que Protagoras eût déjà acquis quelque renommée durant sa résidence à Abdère ne peut être déduit de la doctrine douteuse selon laquelle il fut, chez les Abdéritains, appelé λόγος, et par Démocrite φιλοσοφία ou σοφία (Elian. etsr. Hist. 4:20; comp. Suid. s. vv. Πρωταγ. Δημόκρ., etc.). Phavorinus, in Diog. Laert. 9:50, donne à Protagoras la désignation de σοφία). Il fut le premier à se nommer sophist et à enseigner contre rémunération (Platon, Protag. p. 349. a; Diog. Laert. 9:52). Il dut venir à Athènes avant 445 av. J.-C., car, d’après Héraclide du Pont (Diog. Laert. 9:50), il donna des lois aux Thuriens, ou, ce qui est plus probable, adapta pour l’usage des nouveaux colons, qui quittèrent Athènes pour la première fois cette année-là, les lois établies antérieurement par Charondas pour les colonies chalcidiennes (car, selon Diodore 12:11, 3 et d’autres, ces lois étaient également en vigueur à Thurii). On n’apprend pas s’il se rendit lui-même à Thurii, mais au temps de la peste on le retrouve de nouveau à Athènes, car il eût difficilement pu évoquer la force d’esprit montrée par Périclès à la mort de ses fils de la manière dont il le fait (dans un fragment encore existant, Plutarque, De Consol. ad Apoll.c. 33. p. 118, d) s’il n’avait été témoin oculaire. Il était aussi, semble-t-il, revenu à Athènes après une longue absence (Platon, Protag. p. 301, c), à une époque où les fils de Périclès étaient encore en vie (ibid. p. 314, e; 329, a). Une relation assez intime entre Protagoras et Périclès est également insinuée ailleurs (Plut. Périclès, c. 36 p. 172, a). Son activité, toutefois, ne se limita nullement à Athènes. Il avait passé quelque temps en Sicile, et s’y était acquis de la renommée (Platon, Hipp. Maj. p. 282, d), et il amena à Athènes beaucoup d’admirateurs venus d’autres cités grecques par lesquelles il était passé (Platon, Protag. p. 315, a). Il fut accusé d’athéisme par l’un de ses élèves, et fut par conséquent mis en accusation pour ce qu’il avait écrit dans son livre Sur les dieux, qui commençait par l’affirmation: «Quant aux dieux, je ne suis pas en mesure de savoir s’ils existent ou n’existent pas» (Diog. Laert. 9:51, etc.). L’accusation fut suivie de son bannissement (ibid. 9:52; Cicéron, De Nat. Deor. i, 23; Eusèbe, Praep. Evang. 14:19, etc.), ou, selon d’autres affirmations, seulement par la mise au bûcher de son livre (Philostrate, Vif. Soph. l.c.; Josèphe, C. Apion. ii, 37; Sextus Empiricus, Adv. Math. 9:56; Cicéron, Diog. Laert. 11. cc.). Ueberweg avance qu’il semblerait que Protagoras partit pour la Sicile après sa condamnation et se perdit en mer (Hist. of Philos. i, 74).
Écrits. — D’après la liste des ouvrages de Protagoras que donne Diogène Laërce (9:55), liste qu’il a sans doute empruntée à l’un de ses auteurs alexandrins (il les décrit comme encore existants, ἐστὶ τὰ σωζόμενα αὐτοῦ βιβλία ταῦτα : comp. le récit de Welcker concernant Prodicus, dans ses Kleine Schriften. ii, 447, 465), et qu’il donne probablement avec sa négligence accoutumée, on voit qu’ils comprenaient des sujets fort divers : éthique (Περὶ ἀρετων et Περὶ τῶν οὐκ ὀρθῶς τοῖς ἀνθρώποις πρασσομένων, Περὶ φιλοτιμίας) ; politique (Περὶ πολιτείας, Περὶ τῆς ἐν ἀρχῇ καταστάσεως : comp. Frei, p. 182, etc.) ; rhétorique (Α᾿ντιλογιῶν δύο, τέχνη ἐριστικῶν), et d’autres sujets de nature différente (Προστακτικός, Περὶ μαθημάτων, Περὶ πάλης. Περὶ τῶν ἐν Αἵδου). Les ouvrages qui, selon toute probabilité, étaient les plus importants parmi ceux composés par Protagoras — Vérité (Α᾿λήθεια), et Sur les dieux (Περὶ θεῶν) — sont omis dans cette liste, bien que, dans un autre passage (ix, 51), Diogène Laërce s’y réfère. Le premier contenait la théorie réfutée par Platon dans le Théétète (p. 161, c; 162, a; 166, c; 170, e), et était probablement identique à l’ouvrage Sur l’Être (Περὶ τοῦ ὄντος) attribué à Protagoras par Porphyre (in Eusèbe, Praep. Evang. 10:3, p. 468, Viger). Cette œuvre était dirigée contre les Élatiques (Πρὸς τοὺς ἕν τὸ ὄν λέγοντας), et était encore conservée au temps de Porphyre, qui décrit l’argumentation du livre comme analogue à celle de Platon, sans toutefois donner d’énoncés plus précis.
Doctrines. — Des opinions philosophiques particulières de Protagoras nous obtenons la connaissance la plus complète par le Théétète de Platon, qui fut conçu pour y répondre, et la fidélité des citations qui y figurent est confirmée par les notices beaucoup plus succinctes de Sextus Empiricus et d’autres. Le sophist partit de la présupposition fondamentale d’Héraclite selon laquelle tout est mouvement, et rien d’autre ni au-delà de lui, et que de ce mouvement tout tire son origine ; que rien n’existe à aucun moment en soi, mais que tout est perpétuellement en devenir (Platon, Théet. p. 156, 152 : Sextus Empiricus attribue inexactement à Protagoras la matière en état de flux perpétuel, ὕλη ῥευστή, Pyrrhon. Hyp. i, 217, 218). Il distingua ensuite deux sortes principales des mouvements infiniment variés, une sorte active et une sorte passive ; mais en posant que le mouvement qui dans une rencontre se manifeste comme actif apparaîtra dans une autre comme passif, de sorte que la différence est, pour ainsi dire, fluctuante et non permanente (Théèt. p. 156, 157). De la concurrence de deux mouvements de ce genre naissent la sensation ou la perception, et ce qui est senti ou perçu, selon la différence de vitesse du mouvement ; et de telle manière que lorsqu’il y a homogénéité dans ce qui se rencontre, comme entre voir et couleur, entendre et son (ibid. p. 156), la netteté de la couleur et de la vision, de la perception et de ce qui est perçu, est produite par la concurrence de mouvements correspondants (ibid. 156, d; comp. 159, c). Par conséquent, nous ne pouvons jamais parler d’Être et de Devenir en eux-mêmes, mais seulement pour quelque chose (τινί), ou d’une chose (τινός), ou à l’endroit de quelque chose (πρός, p. 160, b; 156, c; 152, d; Arist. Metaph. 9:3; Sext. Emp. Hyp. i, 216, 218). Ainsi il y a ou existe pour chacun seulement ce dont il a sensation, et seulement ce qu’il perçoit est vrai pour lui (Théèt. p. 152, a; comp. Cratyl. p. 386; Aristocle, in Eusèbe, Praep. Evang. 14:20; Cicéron, Acad. ii, 46; Sext. Emp. l.c. et Adv. Math. 7:63, 369, 388, etc.) ; de sorte que, comme la sensation, de même que ses objets, est engagée dans un changement perpétuel de mouvement (Théèt. p. 152, b; Sext. Emp. Hyp. i, p. 217, fol.), des assertions opposées pourraient exister, selon la différence de la perception propre à chaque objet distinct (Arist. Metaph. 4:5; Diog. Laert. 9:5; Clément d’Alexandrie, Strom. v, 674, a; Sénèque, Epist. 88). Les conclusions jusque-là discutées, que Protagoras tira de la doctrine héraclitéenne de l’éternel devenir, il les résuma dans la célèbre proposition : «L’homme est la mesure de toutes choses ; des existants, qu’ils existent ; des non-existants, qu’ils n’existent pas» (Théèt. p. 152, a; 160, d; Cratyl. p. 385. e; Arist. Metaph. 10:1; 11:6; Sext. Emp. Adv. Math. 7:60; Pyrrhon. Hyp. i, 216; Aristocle, in Eusèbe, Praep. Evang. 14:20; Diog. Laert. 9:51) ; et il entendait par l’homme le sujet percevant ou recevant la sensation. Il fut donc contraint d’admettre également que la réfutation était impossible, puisqu’ayant pour fondement la sensation ou la perception, toute affirmation est également justifiable (Platon, Euthyd. p. 185, d, etc.; Isocrate, Hélène Enc. p. 231, Bekk.; Diog. Laert. 9:53) ; mais, nonobstant l’égalité de vérité et de justification des affirmations opposées, il s’efforça d’établir une distinction de mieux et de moins bien, les référant à la condition meilleure ou pire du sujet percevant, et promit de donner des règles pour améliorer cette condition, c.-à-d. pour parvenir à une activité plus haute (Théèt. p. 167; comp. Sext. Emp. Hyp. i, 218). Déjà, avant Platon et Aristote (Metaph. 4:4 ; comp. les passages cités précédemment), Démocrite s’était appliqué à réfuter ce sensualisme de Protagoras, qui anéantissait l’existence, la connaissance et toute intelligence (Plutarque, Adv. Colot. p. 1109, a; Sext. Emp. Adv. Math. 7:389).
Ce n’est pas tout plaisir, mais seulement le plaisir dans le beau, auquel Protagoras, dans le dialogue qui porte son nom (p. 351, b), attribue une valeur morale ; et il rapporte la vertu à un certain sens de la pudeur (αἰδώς) implanté dans l’homme par la nature, et à un certain sentiment conscient de la justice (δίκη), qui doivent servir à assurer les liens de la vie privée et politique (ibid. p. 322, c, etc.) ; et, en conséquence, explique comment ils se développent au moyen de l’éducation, de l’instruction et des lois (p. 325, c, etc.; comp. 340, c). Il n’est cependant pas capable de définir plus exactement la différence entre le beau et l’agréable, et finit par se contenter d’affirmer que le plaisir ou la jouissance est le but propre du bien (p. 354, etc.). De la même manière confuse il s’exprime relativement aux vertus, dont il admet cinq (la piété, ὁσιότης — et quatre autres), et à propos desquelles il soutient qu’elles se distinguent les unes des autres de la même façon que les parties du visage (ibid. p. 349, b; 329, c, etc.). Ainsi, dans ces opinions éthiques de Protagoras nous constatons un défaut de perception scientifique, et de même apercevons-nous, dans sa conception de la doctrine héraclitéenne du flux éternel de toutes choses et dans la manière dont il l’applique, un effort sophistique pour établir, affranchi des liens de la science, ses notions subjectives, en écartant l’hypothèse héraclitéenne d’une cognition supérieure et d’une communauté d’activité raisonnable (ξυνὸς λόγος) au moyen de l’art rhétorique. Que maître il fût de cet art à un degré élevé, les témoignages des anciens ne laissent aucun doute. Ses efforts furent, de plus, principalement dirigés vers la communication de cet art au moyen de l’instruction (Platon, Protag. p. 312, c), pour rendre les hommes capables d’agir et de parler avec promptitude dans les affaires domestiques et politiques (ibid. p. 318, e). Il enseignait comment faire paraître la cause la plus faible comme la plus forte (τὸν ἣττον λόγον κρείττω ποιεῖν, Aristot. Rhét. ii, 24 ; A. Gellius, V. A. v, 3 ; Eudoxe, in Steph. Byz. s.v. ῎Αβδηρα : comp. Aristoph. Nub. 113, etc., 245, etc., 873, 874, 879, etc.). Pour la pratique de l’art il avait coutume de faire discuter à ses disciples des thèses (communes loci) sur des côtés opposés (antinomiquement) (Diog. Laert. 9:52, etc.; comp. Suid. s.v.; Dionysius d’Halicarnasse, Isocr., Timon, in Diog. Laert. 9:52; Sext. Emp. Adv. Math. 9:57; Cicéron, Brut. 12) ; un exercice qui est aussi recommandé par Cicéron (Ad Att. 9:4), et Quintilien (x, 5, § 10). La méthode de ce faire était probablement développée dans son Art de la dispute τέχνη ἐριστικῶν ; voir ci‑dessus). Mais il s’adonna aussi à la linguistique, chercha à expliquer des passages difficiles des poètes, quoique non toujours avec le meilleur succès (Platon, Protag. p. 388, c, etc.; comp. à propos de son exposition et de l’exposé opposé de Platon des vers bien connus de Simonide, Frei, p. 122, etc.). Voir Platon, Hipp. Maj. p. 282, c; Ménon, p. 91, d; Théèt. p. 161, a; 179, a; Quintilien, 3, 1, § 10; Diogène Laërce, 9:52, 50, etc.; Zeller, Philos. der Griechen, i, 244 sqq.; Fisher, Beginnings of Christianity, p. 117; Butler, Hist. of Ancient Philos. (voir l’Index au vol. ii) ; Smith, Dict. of Gr. and Rom. Biog. and Mythol. s.v., que nous avons principalement employé ; Ueberweg, Hist. of Philos. i, 73 sqq. ; Geist, De Protagora Sophista (Giessen, 1827) ; Sprengel, in seiner Συναγωγὴ τεχνῶν (Stuttg. 1828), p. 152 sqq. ; Herbst, Protagoras in "Philos.-hist. Studien" (Hamb. 1832), p. 88 sqq. ; Krische, Forschungen, i, 130 sqq. ; Frei, Questiones Protagorece (Bonn, 1845) ; Weber, Quest. Prot. (Marb. 1850) ; Bernays, in Rhein. Mus. f. Phil. 1850 (7), p. 464 sqq. ; Vitringa, De Prot. Vita et Phil. (Gron. 1853) ; Grote, Plato (Lond. 1865, 3 vols.) ; et son History of Greece, ch. 67 ; Mallet, Etudes Philosophiques, vol. ii ; et la littérature sous l’article Sophists, spécialement Schanz, Vorsokratische Philosophie (Gotting. 1867).
