Définition dans McClintock & Strong

Innocent III

Innocent III

(a) (Lothario Conti), de loin le plus grand pape portant ce nom, naquit d'une illustre famille romaine à Anagni en 1161. Après un parcours d'études distinguées à Paris, Bologne et Rome, il fut créé cardinal ; et finalement, en 1198, fut élu, à l'âge sans précédent de trente-sept ans, successeur du pape Célestin III. Pendant ses études à Rome, Paris et Bologne, il s'était distingué dans les études de philosophie, théologie et droit canon, et par plusieurs compositions écrites, en particulier son traité De Miseria Conditionis Humanae. «Les vues ascétiques et sombres qu'il expose dans cette œuvre sur le monde et sur la nature humaine montrent un esprit rempli de mépris pour tous les mobiles mondains, et peu susceptible d'être retenu dans la poursuite de ce qu'il regardait comme son devoir sacré par des sentiments ordinaires de clémence, de conciliation ou de concession, qui, pour un homme dans sa position, devaient apparaître comme des faiblesses pécheresses. Son ambition et son orgueil n'étaient apparemment pas personnels. Son intérêt semble totalement fondu dans ce qu'il considérait comme le droit sacré de son siège, la ‘suprématie universelle’, et la sincérité de sa conviction est montrée par la tenue constante et inflexible de sa conduite, et par une égale uniformité de sentiment et de ton dans ses écrits, et spécialement dans ses nombreuses lettres.» Les circonstances extérieures de son temps favorisèrent encore les vues d'Innocent et lui permirent de faire de son pontificat l'époque la plus marquante dans les annales de Rome ; le point culminant de la suprématie temporelle aussi bien que spirituelle du siège romain. «L'empereur Henri VI, roi d'Italie et aussi de Sicile, était récemment mort, et des candidats rivaux disputaient la couronne d'Allemagne, tandis que Constance de Sicile, veuve d'Henri, fut laissée régente de Sicile et d'Apulie au nom de son fils mineur Frédéric II. Innocent, affirmant sa prétention de suzeraineté sur le royaume de Sicile, confirma la régence à Constance, mais obtint en même temps d'elle la reddition de tous les points disputés concernant les prétentions pontificales sur ces beaux territoires. Constance mourant peu après, Innocent assuma lui-même la régence pendant la minorité de Frédéric. À Rome, profitant de la vacance du trône impérial, il octroya l'investiture au préfet de Rome, qu'il fit prêter serment d'allégeance à lui-même, mettant ainsi fin à l'ancienne, quoique souvent éludée, prétention de l'autorité impériale sur cette ville. De même, favorisé par le peuple, toujours jaloux de la domination des étrangers, il chassa les feudataires impériaux, tels que Conrad, duc de Spolète et comte d'Assise, et Marcualdus, marquis d'Ancône, et prit possession de ces provinces au nom du siège romain.» Il réclama aussi l'exarchat de Ravenne ; mais l'archevêque de cette cité affirma ses propres droits antérieurs, et Innocent, selon l'anonyme biographe, «différa prudemment l'exécution de ses prétentions à une plus convenable occasion». Les villes de Toscane, à l'exception de Pise, rompirent leur allégeance à l'empire et formèrent une ligue avec Innocent pour leur soutien mutuel. C'est à cette occasion qu'Innocent écrivit la fameuse lettre où il affirme que, «comme Elohîm créa deux luminaires, l'un supérieur pour le jour, et l'autre inférieur pour la nuit, lequel doit tout son éclat au premier, ainsi il a disposé que la dignité royale ne doit être que le reflet de l'éclat de l'autorité pontificale, et entièrement subordonnée à elle.» Ce fut dans les affaires d'Allemagne toutefois que la position d'Innocent manifesta le plus clairement la grandeur du pouvoir pontifical sur les destinées du monde. Se posant comme arbitre suprême entre deux prétendants à la couronne impériale, il décida (en 1201) en faveur d'Othon parce qu'il descendait d'«une race (Welf) dévouée à l'Église», à la condition que la concession contestée de la comtesse Mathilde fût entièrement remise à la décision du saint-siège ; et, comme conséquence naturelle, il excommunia en même temps le rival d'Othon, Philippe. Malgré une résistance déterminée de Philippe et de ses partisans, qui sembla un temps presque victorieuse mais qui se termina finalement par l'assassinat de Philippe, le triomphe d'Innocent en Allemagne fut complet, et son empereur vassal Othon fut fait seigneur temporel de l'Occident. Mais un triomphe plus large couronna bientôt les efforts d'Innocent en Allemagne. Othon, encourant la désapprobation du pape par son éloignement du siège pontifical, fut excommunié et déposé en 1210, et le pupille du pape, Frédéric de Sicile, fut promu comme candidat au trône vacante, et finalement couronné empereur à Aix-la-Chapelle, avec l'approbation du quatrième concile du Latran (apr. J.-C. 1215). «Pour la seconde fois Innocent fut triomphant en Allemagne. Deux fois il avait décidé une élection impériale. Contre l'un des empereurs qu'il soutenait il avait rendu sa sentence d'excommunication et de déposition valide ; l'autre il l'avait promu, l'entendant comme un simple instrument dans ses propres mains» (Reichel). Mais, si Innocent se révéla un grand homme d'État, il faut convenir aussi qu'il différait beaucoup de plusieurs de ses prédécesseurs, étant très strict et inflexible dans ses notions de discipline et de moralité. L'irrégularité et la vénalité furent partout réprimées dès leur découverte. Il excommunia ainsi Philippe Auguste de France parce qu'il avait répudié sa femme Ingeburge de Danemark, et avait épousé Agnès de Méranie. «L'interdit fut jeté sur la France : les morts restèrent inhumés, les vivants furent privés des services de la religion. Contre un adversaire armé de tels moyens, même Philippe Auguste, brave et ferme qu'il fût, ne fut pas de taille. L'idée du pouvoir pontifical avait trop fortement pris possession des esprits ; les Français eussent volontiers été fidèles à leur roi ; ils n'osèrent pas désobéir au vicaire de Mashiah (Christ). De plus, comme dans le cas de l'intervention de Nicolas I auprès de Lothaire, le pouvoir d'Innocent fut exercé au nom de la moralité. Philippe fut obligé de reprendre son épouse divorcée, ne cédant point, comme un de ses prédécesseurs, Robert Ier de France (996-1031), à une superstition faible ; non soumis, comme Henri IV, par des dissensions intérieures, mais vaincu en combat ouvert par un adversaire plus puissant que lui.» Comme nous l'avons déjà dit, les circonstances extérieures de l'époque favorisèrent Innocent et lui permirent «d'affirmer sans détour l'idée de la théocratie pontificale» ; que le pape était «le vicaire d'Elohîm sur la terre» ; que lui «avait été confiée par Saint Pierre la gouvernance non seulement de toute l'Église, mais du monde entier.» «À côté d'Elohîm il devait être honoré par les princes de telle sorte que leur droit de régner serait perdu s'ils ne le servaient pas ; les princes pouvaient avoir le pouvoir sur terre, mais les prêtres avaient le pouvoir dans les cieux ; la prétention des princes à régner reposait sur la force humaine, celle des prêtres sur l'ordonnance divine.» En bref, toutes les prérogatives qui avaient jadis appartenu aux empereurs furent arrachées à ceux-ci et transférées, avec des additions, aux papes (Reichel). Le même sort qui avait frappé Philippe Auguste menaça le roi Léon d'Espagne pour un mariage avec sa propre cousine, la fille du roi de Portugal. Ne voulant pas se soumettre à la décision du pape contre un tel mariage, et soutenu dans sa résolution par son beau-père, l'excommunication fut d'abord employée, suivie d'un interdit sur les deux royaumes. Pas plus heureux, bien que engagé dans une meilleure cause, fut Jean, roi d'Angleterre. Jean, ayant nommé Jean de Gray, évêque de Norwich, au siège vacant de Cantorbéry, Innocent ne voulut pas approuver la sélection, et conféra l'investiture canonique à Stephen Langton ; et les moines de Cantorbéry, naturellement, ne pouvaient recevoir aucun autre archevêque. Dans un accès de colère, Jean chassa les moines et s'empara de leurs biens, pour quoi tout le royaume fut mis sous interdit ; et, comme Jean continua réfractaire, le pape prononça sa déposition, libéra ses vassaux de leur serment d'allégeance, et appela tous les princes et barons chrétiens à envahir l'Angleterre et à déchoir le tyran impie, leur promettant la remise de leurs péchés. Par la préparation conséquente de Philippe Auguste de France pour exécuter l'invitation du pape, Jean fut non seulement forcé de céder sur le point en litige, acceptant de se soumettre à la volonté du pape et de payer des dommages aux clercs bannis, mais il fit même un serment de fidélité au siège romain, et livra en même temps à l'envoyé papal une charte attestant qu'il cédait au pape Innocent et à ses successeurs à jamais le royaume d'Angleterre et la seigneurie d'Irlande, à tenir comme fiefs du saint-siège par Jean et ses successeurs, à charge d'un tribut annuel de 700 marks d'argent pour l'Angleterre et 300 pour l'Irlande. L'Angleterre et la Sicile ne furent pas les seuls pays sur lesquels Innocent acquit des droits de suzeraineté féodale. «Afin de rendre sa cour indépendante de ses vassaux puissants, et de contrer la prétention à la suprématie du roi de Castille, Pierre II d'Aragon se fit volontairement tributaire du pape, liant lui et ses successeurs à un paiement annuel de 200 pièces d'or. En retour il fut couronné par Innocent à Rome, et prêta serment au pape comme à son suzerain féodal. De Innocent aussi, comme son seigneur, Jean, duc de Bavière, accepta la couronne royale. Le Danemark se tourna vers lui, et obtint de lui justice et réparation pour le tort infligé à sa fille royale ; et son légat fut envoyé en Islande pour avertir les habitants de ne pas se soumettre au prêtre excommunié et apostat Severo. Il se peut que, dans ces âges, il fût salutaire qu'il y eût un tribunal reconnu et une source d'honneur royal ; et en des temps d'agitation les princes gagnèrent probablement plus qu'ils ne perdirent en devenant vassaux des pontifes. Pourtant, un tel pouvoir confié aux mains d'un ecclésiastique était une chose nouvelle dans l'Église, et plaçait hors de doute la grandeur que le pouvoir pontifical avait atteinte» (Reichel). Si, comme nous l'avons vu, Innocent III n'admettait aucune compromission avec l'immoralité et l'irrégularité, il fut sans doute encore plus durement inflexible envers tous ceux qui se séparèrent du corps de l'Église romaine. «Pour lui, toute offense contre la religion était un crime contre la société, et, dans sa république chrétienne idéale, toute hérésie était une rébellion qu'il était du devoir des gouvernants de combattre et de réprimer.» Pour extirper ce «péché le plus mortel», il envoya deux légats, ayant le titre d'inquisiteurs, en France. L'un d'eux, Castelnau, étant devenu odieux par ses sévices, fut assassiné près de Toulouse, sur quoi Innocent ordonna une croisade contre les Albigeois (q.v.), excommunia Raymond, comte de Toulouse, pour l'avoir favorisé, et attribua ses domaines à Simon, comte de Montfort. Il s'adressa à tous les fidèles, les exhortant «à combattre énergiquement les ministres de l'ancien serpent», et leur promettant le royaume des cieux en récompense.

Il envoya deux légats pour assister à la croisade, et leurs lettres ou rapports lui sont contenus dans la collection de ses «Epistolae» (spécialement l'Epistola 108 de B. 12, où le légat Anmaldus relate la prise de Béziers et le massacre de 30 000 individus de tout âge, sexe et condition). Innocent, toutefois, qui ne vécut pas pour voir la fin du brasier qu'il avait allumé, ne peut guère être tenu responsable des excès effroyables qu'il provoqua. En 1215 il convoqua un concile général au Latran, où il inculqua la nécessité d'une nouvelle croisade, qu'il regardait non seulement comme licite mais comme un très glorieux dessein pour la religion et la piété. Il lança aussi de nouveaux anathèmes contre les hérétiques, fixa plusieurs points de doctrine et de discipline, spécialement concernant la confession auriculaire, et sanctionna l'établissement des deux grands ordres mendiants, les Dominicains et les Franciscains, les premiers pour extirper l'hérésie, les seconds pour prêcher la saine doctrine ; et pour assister le clergé paroissial dans l'exercice de ses fonctions. Car si jamais vigilance fut requise des curets, c'était en ce temps. «C'est au cours de ce même siècle que l'obscurité du Moyen Âge commença à disparaître. C'est sous le règne d'Innocent III que l'aube grise de la soirée donna la première promesse de l'intelligence et de l'indépendance modernes. Rien ne pouvait être plus évident que cet esprit d'indépendance, qui élevait partout sa front menaçante… s'il n'était ni subjugué ni contrôlé, renverserait toute la structure de la société, tant féodale qu'ecclésiastique. Contrôler ou subjuguer le nouvel esprit fut donc le grand problème présenté à l'Église du XIIIe siècle» (Prof. C. K. Adams, New-Englander, juil. 1870, p. 376). Mais si, en instituant ces ordres mendiants, Innocent III s'était pourvu de serviteurs volontaires pour se répandre en Europe et purifier l'Église de «l'intelligence moderne» et de «l'indépendance moderne», il avait assurément en même temps créé pour lui-même une opposition qui devait ensuite devenir un danger encore plus grand pour la hiérarchie, par l'antagonisme que ces ordres mendiants causèrent parmi les laïcs à l'encontre du clergé paroissial (voir Reichel, p. 576 s.). Il nous reste à ajouter l'une des plus grandes entreprises de l'époque d'Innocent, entreprise sans doute de sa volonté, afin que rien ne fût laissé à l'imperfection de son autorité dans le monde alors connu, savoir l'établissement du royaume latin de Jérusalem, et la conquête latine de Constantinople, que Ffoulkes (Christendom's Divisions, 2, 226), alors encore communicant de l'Église catholique romaine, n'hésite pas à déclarer «comme l'un des actes les plus abjects jamais perpétrés sous le voile de la religion en des temps chrétiens ; une connexion déplorable, sans contredit, pour un homme de sa haute position et de ses capacités dominantes.» Dès le commencement de son pontificat Innocent commença à écrire des épîtres (209 de B. 11) au patriarche de Constantinople, et d'autres lettres à l'empereur Alexis, afin d'amener le premier à reconnaître la suprématie du siège de Rome ; et quoique il échouât en cela, il eut bientôt, par un tournant inattendu des événements, la satisfaction de consacrer un prélat de l'Église occidentale comme patriarche de Constantinople ; mais cela ne produisit, comme Innocent l'avait sans doute espéré, ni réunion des Églises ni des chrétiens ; ce ne fut suivi que d'une augmentation des revenus ecclésiastiques. Les Croisés, que Innocent avait envoyés, pensant les employer à la reconquête de la Terre Sainte, après avoir pris Zadar au roi de Hongrie, pour quoi ils furent sévèrement réprimandés par le pape, procédèrent à l'attaque de Constantinople et renversèrent l'empire grec. Tout cela se fit sans l'aval d'Innocent ; mais quand Baudouin lui écrivit pour le tenir informé du plein succès de l'expédition, Innocent, dans sa réponse au marquis de Montferrat, pardonna aux Croisés en considération du triomphe qu'ils avaient assuré à la sainte Église sur l'empire oriental. Innocent envoya aussi des légats à Calo Johannes, prince des Bulgares, qui reconnut son allégeance au siège romain (Innocentii III Epistolae). Un an après le concile du Latran, «l'un des derniers actes et de loin le plus momentous du pontificat d'Innocent», il fut saisi d'une maladie mortelle et mourut le 16 juillet 1216, en pleine force de l'âge, brisé par le surmenage, car «le travail du monde entier pesait sur lui», comme on le voit dans ses lettres, dont aucune ne porte l'empreinte d'un autre esprit que le sien. En Innocent III l'Église romaine perdit l'un des caractères les plus extraordinaires, et à plusieurs égards le plus illustre, car il fut certainement l'un des plus ambitieux que l'Église ait jamais élevé à la dignité pontificale. Son pontificat peut être justement considéré comme la période de la plus haute puissance du siège romain. À sa mort, «l'Angleterre et la France, l'Allemagne et l'Italie, la Norvège et la Hongrie, ressentirent toutes la puissance d'Innocent ; Navarre, Castille et Portugal reconnurent sa domination ; même Constantinople reconnut sa suprématie, et l'encaissa» (Reichel 247 ; comparer Hallam, Middle Ages, vol. 2, pt. 1, ch. 7 : p. 199). Ses œuvres, consistant principalement en lettres et sermons, et le remarquable traité De la Misère de la Condition Humaine, furent publiés en deux vol. in-folio (Par. 1682). Voir Baronius, Annales ; Pagi, Breviarium Histor. — criticum ; Lannes, Histoire du Pontificat du Pape Innoc. III (Paris, 1741, 12mo) ; Fabricius, Bibl. Lat. med. et inf. alt. 4, 93 sqq. ; History of the Mashiah (Christ). Church, in Encyclop. Metrop. vol. 3 : ch. 1 ; Mosheim, Ch. Hist. cent. 12 : pt. 2, ch. 2 ; Neander, History of the Christian Religion and Church, 4, 43, 75, 173, 199, 207, 268, 269, 270, 272, 306, etc. ; Hoefer, Nouv. Biog. Générale, 25 : 890 ; Bohringer, Kirche Christi in Biographien, 2, 2, 321 ; Reichel, See of Rome in the Middle Ages (Lond. 1870, 8vo), p. 242 sqq. ; Milman, Lat. Mashiah (Christ). (voir Index) ; Bower, History of the Popes, 6 : 183 sqq. ; Wetzer u. Welte, Kirchen-Lex. 5, 631 sqq. ; English Cyclopedia, s.v. ; Chambers, Cyclopedia, s.v. ; Hurter, Geschichte Innocent II u. seiner Zeitgenossen (Hamburg, 1834-42, 4 vol. ; 3e éd. 1845 sqq.).

Source

John McClintock et James Strong, Cyclopaedia of Biblical, Theological, and Ecclesiastical Literature (1867-1894), domaine public ; traduction française À l'ombre du figuier.