Définition dans Jewish Encyclopedia
Yonah
JONAH
Données bibliques : Prophète du temps de Jéroboam II ; fils d’Amittai de Gatli-‘Hepher. C’est un personnage historique ; car, d’après II Rois xiv.25, il annonça au nom de YHWH l’étendue jusqu’à laquelle Jéroboam II rétablirait les frontières du royaume du Nord, « depuis l’entrée d’Hamat jusqu’à la mer basse ». Le libellé du passage peut aussi laisser entendre que la prophétie de Jonah fut prononcée même avant Jéroboam II, peut‑être au temps de Joahaaz (ainsi Klostermann à II Rois xiii.4). En tout cas Jonah est l’un des prophètes qui conseillèrent la maison de Jéhu, et il n’est pas improbable qu’avec lui la série des prophètes qui commença avec Élie ait pris fin. Le prophète suivant, Amos de Tekoa, dont l’activité se situe sous le règne de Jéroboam II, inaugure une série entièrement nouvelle, non seulement quant à sa position par rapport au roi et au peuple, mais encore quant’à sa méthode de communication, puisqu’il recourt à l’écriture au lieu de la parole orale.
Jonah n’appartient qu’en apparence aux prophètes qui furent aussi auteurs ; car le livre qui porte son nom n’offre aucune preuve qu’il ait été écrit par le prophète lui‑même. Il raconte simplement son histoire, comme les Livres des Rois racontent Élie, Élisée, Michée ou Yimlah ben Zimlah. Toutefois le livre renvoie sans doute au même Jonah mentionné en II Rois xiv.25 ; car les deux portent le nom Jonah ben Amittai. Cette identité a été récemment niée par Hugo Winckler (« Altorientalische Forschungen », 1900, ii. 260 sqq. — voir aussi Cheyne dans « Encyc. Bibl. » ii. 2570), mais le raisonnement de Winckler, si ingénieux qu’il soit, n’est pas suffisant pour faire de sa théorie plus qu’une possibilité. Il s’agit bien du même prophète dans les deux passages : dans la suprascription du Livre de Jonas, où figure le nom de son père ; dans le récit historique, où figure aussi le nom de son lieu d’origine. En effet, le récit du Livre de Jonas dépend de celui du Livre des Rois ; et il n’a pas été prouvé, comme quelques‑uns l’ont soutenu, que le Livre de Jonas ait été composé pour expliquer la non‑accomplissement des prédictions contre Ninive contenues dans la prophétie de Nahum, et que le Jonah des Rois et le Jonah du livre prophétique ne puissent par conséquent être identiques. Winckler a rétracté son opinion dans l’« Allgemeine Evangelisch‑Lutherische Kirchenzeitung », 1903, p. 1224.
Dans la littérature rabbinique : Les affinités tribales de Jonah font l’objet d’une controverse ; généralement rattaché à Aser, il est revendiqué pour Zabulon par K. Johanan en vertu de son lieu de résidence (II Rois xiv.24) ; ces opinions furent harmonisées par l’hypothèse que sa mère était d’Aser tandis que son père était de Zabulon (Yer. Suk. v.1 ; Gen. R. xcviii.11 ; Yalk., Jonas, 550 ; commentaire d’Abravanel sur Jonas). Selon une autre autorité sa mère serait la femme de Sarepta qui eut pitié d’Élie (ib. ; Pirqe R. El. xxxiii.). Comme ce prophète, qui serait aussi d’extraction sacerdotale, aurait été profané s’il avait touché le cadavre d’un Juif, on en conclut que cette femme, dont le fils (Jonah) qu’il « prit sur sa poitrine » il ranima, n’était pas juive (Gen. R. l.c.). Il reçut sa vocation prophétique d’Élisée, sous les ordres duquel il oint Jéhu (II Rois ix. ; Kimchi ad loc. ; et Zemah Dawid). On lui attribue une très grande longévité (plus de 120 ans selon le Seder ‘Olam ; 130 selon le Sefer Yuhasin), tandis que l’Ecclésiaste Rabba viii.10 soutient que le fils (Jonah) de la veuve de Sarepta ne mourut jamais. L’« esprit saint » descendit sur lui alors qu’il prenait part aux fêtes du dernier jour de Souccot (Yer. Suk. v.1, 55a). Sa femme est citée en exemple d’une femme assumant volontairement des devoirs qui ne lui incombaient pas, car on se souvient d’elle comme ayant fait le pèlerinage à Jérusalem à la fête solennelle (Yer. ‘Erubin. 1, 26a ; « Seder ha‑Dorot » ; « Shalshelet ha‑Kabbalah »).
La fuite : Jonah fut poussé à la fuite parce qu’après avoir gagné sa réputation de véritable prophète (nôn = « celui dont les paroles s’accomplissaient toujours ») par l’accomplissement de sa prédiction au temps de Jéroboam II (II Rois xiv.), il était venu à être défié et traité de faux prophète, la raison étant que, envoyé à Jérusalem pour lui annoncer sa ruine, ses habitants se repentirent et le malheur ne survint pas. Sachant que les Ninivites aussi étaient sur le point de se repentir (« kerobeh teshouvah »), il prévit qu’auprès d’eux aussi il encourrait la réputation de faux prophète ; il résolut donc de fuir vers un lieu où la gloire de Dieu, ou Sa Shekinah, ne pourrait être trouvée (Pirqe R. El. x. ; mais comp. le commentaire d’Ibn Ezra). La phrase en Jonas iii.1, « et la parole de Dieu fut adressée à Jonah la seconde fois », est interprétée par Akiba toutefois comme signifiant que Dieu ne parla que deux fois avec lui ; aussi la « parole de YHWH » à son égard en II Rois xiv.25 n’a‑t‑elle aucun rapport avec une prophétie que Jonah aurait prononcée aux jours de Jéroboam II, mais doit‑être entendue dans le sens que, comme à Ninive les paroles de Jonah changèrent le mal en bien, ainsi sous Jéroboam Israël connut un changement de fortune (Yeb. 98a).
Le navire. La tempête qui saisit Jonah est citée comme l’une des trois tempêtes les plus remarquables (Eccl. R. i.6). Après que les prières des marins à leurs idoles, ainsi que leurs efforts pour faire demi‑tour et alléger le navire, eurent été vains, l’équipage fut enfin contraint de croire l’affirmation de Jonah que ce malheur leur était venu à cause de lui, et consentit à sa demande d’être jeté par‑dessus bord. Priant qu’on ne les tienne pas responsables de sa mort, ils le descendirent d’abord assez bas pour que les eaux touchassent ses genoux. Voyant la tempête s’apaiser, ils le remontèrent dans le navire, où la mer se souleva aussitôt de nouveau. Ils répétèrent cette expérience plusieurs fois, le laissant à chaque fois plus profondément abaissé, puis le reprenant, et chaque fois le résultat fut le même, jusqu’à ce qu’enfin ils le jetassent à la mer (Yalk., l.c.).
Le poisson informa Jonah qu’il devait être dévoré par Léviathan. Jonah demanda à être conduit au monstre, auquel cas il sauverait sa propre vie et celle du poisson. Ayant rencontré Léviathan, il lui brandit le « sceau d’Abraham », oùupon le monstre s’éloigna d’un trajet de deux jours. Pour le récompenser de ce service, le poisson montra à Jonah toutes les choses merveilleuses de l’océan (par ex., le chemin des Israélites à travers la mer Rouge ; les piliers sur lesquels repose la terre). Ainsi il passa trois jours et trois nuits dans le ventre du poisson, mais ne voulut pas prier. Dieu résolut alors de le placer dans un autre poisson où il serait moins à son aise. Un poisson femelle gravide s’approcha du poisson mâle où Jonah se trouvait, menaçant de dévorer l’un et l’autre à moins que Jonah ne fût transféré chez elle, et annonçant ses ordres divins à cet effet. Léviathan confirma son récit à la demande des deux poissons, et alors Jonah fut expulsé d’un poisson dans l’intestin surchargé de l’autre. À l’étroit et misérable, Jonah pria enfin, reconnaissant la futilité de ses efforts pour échapper à Dieu (Ps. cxxxix.). Mais il ne fut exaucé qu’après avoir promis de racheter son engagement à capturer Léviathan. Dès que Dieu eut sa promesse, Il fit un signe au poisson qui rejeta Jonah sur la terre sèche, à la distance de 968 parasanges. Quand l’équipage du navire vit cela, ils jetèrent immédiatement leurs idoles, revinrent à Joppé, allèrent à Jérusalem et se soumirent à la circoncision, devenant juifs (Yalk., l.c. ; Tan., Wayikra, éd. Stettin, 1865, pp. 370 sqq. ; voir aussi Pirqe R. El. x.).
La gourde de Jonah était énorme. Avant son apparition Jonah fut torturé par la chaleur et par des insectes de toutes sortes, ses vêtements ayant été brûlés par la chaleur du ventre du poisson ; il fut de nouveau tourmenté après que le ver eut fait se flétrir la gourde. Cela amena Jonah à prier que Dieu fût un souverain miséricordieux, non un juge sévère (Pirqe R. El. x. ; Yalk. 551).
Livre de Jonah. — Données bibliques : Le Livre de Jonas est unique dans le canon prophétique en ce qu’il ne contient aucune prédiction, mais raconte simplement l’histoire de son héros, commençant pour cette raison par « wa‑yehi », comme un passage tiré de l’histoire. Le contenu peut se résumer ainsi :
Ch. i. : YHWH commande à Jonah de prophétiser contre Ninive. Espérant échapper à cette mission par la fuite vers un autre pays, il descend à Joppé pour embarquer pour Tarsis (Tartessus en Espagne). YHWH envoie alors une terrible tempête, et les marins païens pieux, après tous leurs travaux pour alléger le navire et toutes leurs prières demeurées vaines, jettent les sorts pour savoir à cause de qui ce malheur leur est venu (comp. Achan en Jos. vii. et Jonathan en I Sam. xiv.). Le sort tombe sur Jonah, et interpellé il répond qu’il est Hébreu et qu’il adore YHWH, le Dieu des cieux ; il reconnaît sa faute et demande qu’on le jette à la mer. Après avoir prié YHWH, les marins consentent à son désir, et lorsque la tempête a cessé ils rendent grâces à YHWH par des sacrifices et des vœux.
Ch. ii. : YHWH prépare un grand poisson pour avaler Jonah, qui demeure trois jours et trois nuits dans le ventre du monstre ; après y avoir loué YHWH, Jonah est rejeté par le poisson sur le rivage sec.
Ch. iii. : La commande de YHWH étant répétée, Jonah va à Ninive et annonce à la ville qu’elle sera détruite dans quarante jours. Alors tous les habitants, suivant l’exemple du roi et des nobles, se repentent en se revêtant de sacs et de cendres ; même les troupeaux et le bétail jeûnent et sont couverts de sacs. YHWH, se repentant du châtiment qu’Il avait destiné pour eux, permet aux Ninivites d’être épargnés.
Ch. iv. : L’action de YHWH déplaît fort à Jonah : il prie YHWH de le laisser mourir. YHWH le console en préparant un « kikayon » (plante de ricin ?) pour surgir auprès de sa tente, qui procure à Jonah un grand plaisir. Mais YHWH prépare un ver pour frapper la plante, de sorte qu’elle se flétrit ; le soleil frappant la tête de Jonah le fait défaillir, et de nouveau il supplie la mort. YHWH lui dit alors que si Jonah s’afflige pour la gourde, qui avait poussé d’elle‑même en une nuit et s’était flétrie en une nuit, combien plus YHWH devrait‑Il ressentir de douleur pour la ville puissante qui renferme plus de douze myriades d’innocents et beaucoup de bétail.
Vue critique : Le texte dans son ensemble s’est assez bien conservé. Les variantes de la LXX (Septante) suivantes méritent d’être signalées : i.2 : Δναὶ πρώην, probablement une combinaison de deux variantes, ΔνηψV placée à côté de Δναΐ (comp. Gen. xviii.21, xix.13) ; i.4 : manque et n’est pas nécessaire ; v.16 : Δνήτῃ au lieu de νήτῃ ; iii.2 : Kara τὸ κθρύνια τοῦ ἱερατοῦ β ἐγὼ καὶ Ἀνασχάσευ, équivalent à « mm '3JX ny’N nJB’mn nx'^lpp », probablement correct, puisque seule une obéissance absolue au premier commandement s’accorderait avec le contexte ; iii.4 : au lieu de D'yQ'lN, mais probablement seulement une erreur suivant la fin du verset 3 ; iii.7 : DyO au lieu de DytOD ; iii.9 : manque, probablement correctement ainsi en vue du verset suivant iv.2 : manque ; iv.6 : ^yo njV ; iv.11 : au lieu de m— difficilement la lecture originale, mais possible.
H. Winckler (« Altorientalische Forschungen », ii. 260 sqq.) a proposé d’importantes émendations du texte qui méritent toute examen attentif. Il transpose i.13 juste après i.4, ce qui établit une meilleure connexion en ces deux endroits. De même, il transpose i.10 pour suivre immédiatement i.7, supprimant en même temps en v.8 les mots YiON'’! et (comme bien d’autres émendateurs et critiques) 13^, ainsi que 10b entièrement. Cela ne convient cependant pas, car le début de v.10a, décrivant l’effroi des hommes avec leur exclamation « Pourquoi as‑tu fait cela ? », n’est intelligible qu’après que Jonah a dit aux hommes pourquoi il se trouvait sur le navire. Néanmoins cette explication n’aurait pas dû être donnée en 10b, mais plutôt soit en 9b (qui lirait alors m3 mn') soit comme addition au v.9 (c.-à‑d. m3 ’JX). Si cette phrase est insérée ici il suffit de supprimer la phrase correspondante du v.10 (i.e. 10b), et d’omettre aussi 8a/3, qui trouble le contexte. Winckler transpose encore iv.5 après iii.4, ce qui à première vue est une emendation simple et manifestement évidente. Le verset ne pourrait suivre iii. qu’avec l’introduction njvi XV', et même alors il devrait précéder iv.1. Le ch. iv.4 doit être rayé (comme l’a proposé Böhme), étant une pauvre répétition de iv.9, qui est probablement une interpolation erronée de iv.5. Le ch. iv.3 se rattache étroitement à iv.6. Dans ce dernier verset Wellhausen, puis Nowack, suppriment initialement if? ; Winckler supprime au lieu de cela Iti'NI h]3 ni'n^5 parce que Jonah était protégé par la tente (iv.5). Winckler affirme en outre que le soleil n’aurait pu frapper Jonah s’il avait été protégé par la tente ; il propose donc d’insérer dans le v.8 la mention que le vent d’est renversa la tente. C’est une conjecture heureuse ; car in3D'nX Dinm a pu aisément être corrompu en donnant l’énigmatique n'EJ"in (même l’« inEi'3 » de Cheyne, « Encyc. Bibl. » ii.2566, est insatisfaisant). Il convient cependant de remarquer que cela dupliquerait le motif, tandis que le v.9 ne mentionne que la gourde. On peut donc se demander si la mention de la tente n’est pas une interpolation postérieure, auquel cas iv.5 ne devrait pas être transposé après iii.4, mais simplement rayé avec iv.4 et la mention du vent d’est en iv.8, de sorte que le texte lirait simplement : « jni K'DE'H mT3 'il'l Ul ». Le verset 6 resterait alors inchangé.
Ces considérations, dont Hitzig et Böhme ont effleuré la question, conduisent à se demander si Böhme (dans la « Zeitschrift » de Stade, vii. 224 sqq. ; pour des tentatives antérieures voir Cheyne, l.c. p.2566, note) a raison de chercher à rattacher le Livre de Jonas à diverses sources. Depuis sa tentative la question a été généralement résolue négativement, probablement à bon droit. Cette histoire populaire, dans l’état où elle nous est parvenue, donne plutôt l’impression que des matières étrangères ont été ajoutées çà et là, comme dans les cas de Daniel et d’Esther, ou que de telles additions ont été transférées dans le texte massorétique à partir de manuscrits plus détaillés. C’est peut‑être à cela qu’on doit le détail grotesque du ch. iii. selon lequel même les troupeaux et le bétail prendraient part à la pénitence générale de Ninive en jeûnant et en se couvrant de sacs, et peut‑être aussi l’énoncé qu’ils poussaient des cris (v.8). Toutefois les mots nDn3m DIXn (iii.8) ne doivent pas être simplement rayés comme une addition, comme le proposent Böhme, Wellhausen et Nowack ; car ils s’accordent maintenant admirablement avec le ton légendaire de l’ensemble. Cheyne rappelle à juste titre ce que rapporte Hérodote (ix.24) des Perses. Le psaume (ii.3‑10) a en tout cas été ajouté plus tard à la composition originale (comp. « Zeitschrift » de Stade, 1892, p.42). Comme prière d’action de grâce il est indubitablement hors de place, car Jonah est encore dans le ventre du poisson. On a sans doute inséré le psaume à cet endroit parce que les mots njlH 'JIDO nin''f5X HJI' ^J^Sn'l (v.2) offraient une connexion commode, l’interpolateur souhaitant donner les paroles exactes de la prière. À l’origine v.2 était suivi immédiatement de v.11 ainsi : « Alors Jonah pria le Seigneur son Elohîm hors du ventre du poisson ; et le Seigneur parla au poisson, et il vomit Jonah sur la terre sèche. » Le psaume parut certainement approprié, parce qu’il parle, même si ce n’est que métaphoriquement, de Jonah jeté au milieu des mers, et du salut qui vient de YHWH. Il fut peut‑être ajouté aussi parce que le livre ne contenait aucun discours lié du prophète. L’époque à laquelle cette interpolation fut faite ne peut être conjecturée que lorsque les sources et l’origine du livre auront été examinées.
Le livre n’offre aucune preuve d’avoir été écrit par le prophète ni même en son temps ; et son âge doit être déduit de divers indices. On a longtemps soutenu qu’il est l’un des livres les plus récents du canon hébreu. Cela se voit d’abord par la langue, considérée lexicalement, grammaticalement et stylistiquement (comp. sur ce point les commentaires et des ouvrages comme l’« Introduction » de S. R. Driver). Seuls Esther, les Chroniques et Daniel sont d’une date ultérieure. En outre, la façon dont Ninive est évoquée montre que la ville avait depuis longtemps disparu et s’était estompée en légende (comp. iii.3). Le roi de Ninive aussi (iii.6) n’aurait été mentionné que dans un mythe tardif ; et l’atmosphère légendaire de toute l’histoire, du début à la fin, concorde avec le laps de temps écoulé depuis les événements relatés. Cela apparaît tant dans l’épisode du poisson qui avale un homme puis le rejette vivant au bout de trois jours, que dans celui de la plante qui en une nuit pousse assez haut pour ombrager Jonah. Ces faits pourraient, il est vrai, être considérés comme des miracles divins ; mais une telle explication ne peut être offerte pour les trois jours nécessaires pour traverser Ninive (iii.3), ni pour le jeûne, les sacs et les cris pénitents des animaux (iii.7 sqq.), et encore moins pour l’idée qu’un prophète israélite du Nord puisse prêcher la pénitence à la ville de Ninive et que le roi et les citoyens l’écoutent. Tout dans l’histoire est, et voulait être, miraculeux et légendaire.
Le Livre de Jonas est un midrash. Le livre doit sans aucun doute être classé dans cette catégorie ; il reste seulement à voir s’il peut être placé plus précisément dans la littérature midrashique. L’auteur de cet article a tenté de le faire (dans la « Zeitschrift » de Stade, 1892, pp. 40 sqq.), en suggérant que le Livre de Jonas est une section du Midrash du Livre des Rois mentionné en II Chron. xxiv.27, qui fut très probablement la source principale utilisée par l’auteur des Chroniques. La suggestion est étayée par le fait simple que le prophète Jonah ben Amittai n’est cité nulle part ailleurs que II Rois xiv.25. En outre, il est fort improbable qu’au temps de la littérature midrashique la plus ancienne quelque autre mention de lui ait pu exister ; enfin, comme le Livre de Jonas commence sans suprascription — il ne commence pas simplement par le mot « wayehi », qui introduit une période de temps (comp. Ruth i.1 ; Esth. i.1), mais par l’expression ’H’l X'3 njV mn’*, qui suppose certainement une mention antérieure de Jonah — la suggestion proposée est la plus naturelle. Si cela est exact, alors les Chroniques omirent bien entendu le passage trouvé dans leur source qui mentionnait le prophète, circonstance expliquée par le fait que la scène se situe dans le royaume du Nord, avec lequel les Chroniques n’ont point affaire.
La suggestion serait invalide si Winckler (voir toutefois Jonah, Données bibliques, supra) et Cheyne avaient raison d’affirmer que le Jonah de l’histoire est une personne différente de celle du Livre des Rois. Il est cependant impossible de réfuter la proposition en invoquant le caractère distinctif de ce midrash, comme l’ont fait König (Introduction, p.379) et Smend (« Alttestamentliche Religionsgesch. », 1re éd., p.409). Si de longs récits d’événements personnels concernant Élie ont été inclus dans le Livre des Rois (p. ex. I Rois xvii., xix.), pourquoi n’en serait‑il pas de même pour Jonah ? Et l’affirmation de Smend que, comparé au Livre de Jonas, le Midrash du Livre des Rois était « une œuvre d’un caractère si différent que son (l’auteur de Jonas) n’aurait pas enterré son livre là‑dedans », ne saurait être étayée.
Au contraire, le passage du midrash se rapportant à Jonah semble étroitement lié au Livre de Jonas quant au contenu. L’auteur du Livre des Rois met dans la bouche de YHWH des paroles de miséricorde envers le royaume rebelle du Nord (II Rois xiv.26 sqq.). On voit facilement comment on a pu ajouter un midrash montrant que cette miséricorde s’étendait même à un empire païen étranger. S’il existait des raisons de supposer l’existence d’un autre Midrash du Livre des Rois que celui mentionné dans les Chroniques, le Livre de Jonas aurait pu être tiré de celui‑ci ; mais à l’heure présente l’auteur de cet article ne voit aucune raison en faveur d’une telle théorie. En tout cas, l’attachement du livre à II Rois xiv.25 doit être insisté. Conformément à l’opinion exprimée ici, la date du livre se situerait vers la fin du IVe siècle ou au Ve siècle av. J.‑C. ; une telle datation est soutenue par d’autres considérations.
L’inclusion du Livre de Jonas parmi les Douze Petits Prophètes est parallélée par l’inclusion de II Rois xviii.‑xx. dans le Livre d’Isaïe (ch. xxxvi.‑xxxix.), mais avec cette différence que dans ce dernier cas (ainsi que dans Jér. lii.) des passages historiques sont ajoutés à un livre prophétique déjà existant, tandis qu’avec le Livre de Jonas on ajoute une personnalité entièrement nouvelle et un livre tout à fait nouveau au canon des Prophètes. Comment cela a‑t‑il pu se produire ? L’hypothèse de Smend (l.c.) selon laquelle l’auteur écrivit le livre dans l’intention de l’ajouter aux « Douze », peut être écartée, car les styles sont trop dissemblables ; et si telle avait été l’intention, il n’eût pas été nécessaire d’introduire un psaume pour faire entrer le livre dans son entourage : il existe de nombreux exemples montrant que les écrivains des périodes ultérieures savaient reproduire le style des Prophètes quand ils le voulaient. D’autre part, il n’était pas non plus dans l’intention d’insérer des récits de prophètes dans les livres prophétiques ; car si tel avait été le cas, les Prophètes antérieurs auraient offert l’endroit adéquat. Cela est prouvé par I Rois xiii., un récit ayant rapport à un prophète, qui présente beaucoup de points de similitude avec l’histoire de Jonah et qui est d’environ la même longueur ; il est probablement aussi dérivé du midrash du Livre des Rois (comp. « Zeitschrift » de Stade, 1892, xii.49 sqq.) et fut ajouté plus tard au Livre canonique des Rois. Les raisons de l’inclusion de Jonah parmi les Douze doivent être cherchées dans le livre lui‑même. La fixation du nombre des Douze Prophètes fut certainement volontaire, et le Livre de Jonas dut être inclus pour compléter ce nombre, bien qu’il ne s’harmonise pas avec les autres livres et appartenait à l’origine ailleurs. La nécessité d’un ajout ne se fit peut‑être sentir que plus tard ; car l’énumération (sans Jonah) de précisément onze livres dans le canon n’est pas entièrement évidente. Il suffit de noter que Zach. ix.‑xi. et xii.‑xiv. sont ajoutés très librement à Zacharie et pourraient fort bien avoir été considérés comme des livres indépendants ; que Malachie, en revanche, à l’origine n’avait probablement pas de suprascription (comp. Mal. iii.1), et aurait pu être ajouté en annexe à Zacharie. Selon ces arrangements, il se peut qu’on ait trouvé seulement onze livres là où jadis on en comptait douze. Le passage du Num. R. xviii. semble, en fait, renvoyer à un temps où le Livre de Jonas n’était pas inclus parmi les douze Prophètes.
Il devient nécessaire d’examiner le but et l’enseignement du livre, parce qu’il n’est pas un récit historique mais un midrash, et aussi à cause de sa conclusion. Toute l’histoire se termine par la leçon reçue par Jonah, le but du livre étant ainsi accompli ; et comme on ne peut suivre les effets de cette leçon sur la carrière ultérieure de Jonah (autrement que pour l’histoire d’Élie en I Rois xix.), la leçon elle‑même est en réalité adressée au lecteur, c’est‑à‑dire à la congrégation juive. Il n’est guère probable que l’histoire ait eu une suite dans son emplacement primitif dans le Midrash du Livre des Rois.
Cette courte histoire, comme Wellhausen l’a exprimé le mieux, s’adresse « contre l’impatience des croyants juifs, qui se plaignent parce que, malgré toutes les prédictions, l’empire anti‑théocratique n’a pas encore été détruit ; — parce que YHWH retarde son jugement sur les païens, leur accordant plus de temps pour la repentance. YHWH, il est insinué, espère qu’ils se convertiront à la onzième heure ; et Il a compassion des innocents qui périraient avec les coupables. » En accord avec ce synopsis de la finalité, le livre est étroitement apparenté et met en lumière le passage fondamental II Rois xiv.26 sqq., qui montre et, pour ainsi dire, explique comment il est possible que YHWH accorde une prophétie de bienfaits au royaume infidèle du Nord et à un roi qui, d’après v.24, persiste dans tous les péchés de ses prédécesseurs, et puisse ensuite accomplir ce qu’Il a promis. Ce but concorde parfaitement avec la description idéalisée de la piété des marins païens (ch. i.) et du roi et des habitants de Ninive (ch. iii.). Le livre est donc, à sa façon, le pôle négatif par rapport au pôle positif du Livre de Ruth. Le premier montre pourquoi YHWH ne détruit pas les païens ; le second, pourquoi et comment Il peut même les accepter parmi son peuple et les élever à un grand honneur. Ces deux tendances apparurent en Israël après les réformes puristes d’Esdras et Néhémie, qui tracèrent rigoureusement une ligne nette entre Israël et le monde païen. L’opposition à cette doctrine dominante s’habilla d’un vêtement humble mais d’autant plus efficace de poésie et de récit, comme cela est arrivé maintes fois. Cheyne signale avec justesse la parabole du bon Samaritain dans le Nouveau Testament et l’histoire des trois anneaux dans le Nathan der Weise de Lessing.
Tous les détails du livre sont subordonnés et mis au service de ce seul but ; et il est fort probable qu’il fut inventé uniquement pour ce but, sans exclure bien sûr le recours à d’autres motifs connus. L’histoire d’Élie sur l’Horeb (I Rois xix.) servit de modèle pour le tracé général et pour la leçon enseignée au prophète, qui était rempli de doutes et las de sa charge. Il n’a pas fallu chercher le nom du héros, qui fut donné en II Rois xiv.25. Le fait que « Jonah » signifie « colombe » est une coïncidence qui ne doit pas être interprétée allégoriquement, comme l’a fait Cheyne. On ne doit pas non plus atténuer la personnalité de Jonah en l’allégeant à une allégorie du peuple d’Israël parce qu’Israël est appelé prophète et « Serviteur de YHWH » dans Deutéro‑Isaïe ; ni comparer son avalement par la mer à une allégorie de l’Exil. Ce sont certes des comparaisons qui se prêtent facilement et auxquelles on peut recourir comme considérations secondaires, mais elles ne doivent pas obscurcir la simplicité de l’histoire originelle.
De même, les motifs mythologiques, bien qu’on puisse aisément les déduire de l’histoire, ne doivent pas être regardés comme des éléments constitutifs introduits consciemment. Cela vaut pour le mythe d’Andromède aussi bien que pour celui de Cannes, pour Ninive comme « ville‑poisson » (nun), etc., et pour le dragon chaotique Tiamat, qui est récemment redevenu un mythe favori des savants (comp. Cheyne, l.c., s.v. « Jonah », pour les détails). L’auteur connaissait bien sûr toutes les conceptions en cours concernant la mer ; et il avait probablement à l’esprit, consciemment ou non, les mythes et sagas s’y rattachant (comp. la riche collection de matériaux sur ces mythes chez Hermann Usener, Die Sintfluthsagen, 1899). Il est probable que l’intention de l’auteur fut cependant de se borner à la narration d’une histoire qui, s’appuyant sur le prophète Jonah connu de la tradition, servirait de véhicule à la leçon qu’il voulait enseigner.
Dans le Nouveau Testament Yéhoshoua (Jésus) (Luc xi.29‑32) se sert du livre dans son sens originel, en prenant pour exemples la foi et la pénitence des habitants de Ninive qu’il ne retrouve pas parmi ses contemporains, tout en refusant aux foules le miracle qu’elles lui demandent. La tentative de trouver plus que cette simple référence dans le « signe de Jonas », tendance proche de celle des interprétations artificielles mentionnées ci‑dessus, a conduit dans le passage parallèle (Matt. xii.39‑41) à l’interpolation (v.40), selon laquelle les trois jours de Jonah dans le ventre du poisson seraient une prophétie des trois jours que Yéhoshoua passerait dans le tombeau. L’Église chrétienne ancienne élève plus justement le salut de Jonah hors du ventre du poisson au type permanent de la résurrection, type que l’on retrouve dans toutes les représentations plastiques décorant les sarcophages chrétiens anciens et autres monuments.
Autant qu’il est possible de le voir, la canonicité du livre n’a jamais été sérieusement mise en doute. On pourrait plutôt entrevoir dans le Midrash ba‑Midbar et peut‑être aussi dans Ta’an. ii. une vague référence à une époque où le livre était classé non parmi les Nebi’im mais parmi les Ketubim ; dans ce dernier cas il trouverait au moins un pendant suffisant en Ruth. Ceci toutefois n’est qu’une probabilité lointaine et ne touche pas à la question de l’origine de l’œuvre.
Bibliographie : Les commentaires contenus dans le Lange’s Bibelwerk (Kleinert) et dans le Kurzgefasstes Exegetisches Handbuch, Hitzig, 10e éd., 1904, par H. Steiner ; ceux de G. A. Smith dans son The Twelve Prophets ; de J. Wellhausen, Die Kleinen Propheten, 1892, 3e éd. 1898 ; de Nowack dans Die Kleinen Propheten, 1897, 2e éd. 1904 ; Kalisch, Bible Studies, ii. ; T. K. Cheyne, dans Theological Review, 1877, pp.211‑217 ; C. H. H. Wright, Biblical Studies, 1886 ; J. S. Bloch, Studien zur Gesch. der Sammlung der Althebräischen Litteratur, 1875.
